Roger Lenglet
On oublie souvent de rappeler que le grand médecin grec Hippocrate (460-377 avant J.-C.), si pondéré et rationnel, développa dans son Traité des songes l’interprétation clinique du rêve. Une démarche basée sur l’observation des rêves comme symptômes révélateurs de maladies organiques plus ou moins sournoises et permettant d’indiquer des traitements.
Il y a consacré une importante partie de son art. Selon lui, " quand le corps est dans le sommeil, l’âme veille, elle possède toute son intelligence, elle voit les choses invisibles, elle entend celles qui sont du ressort de l’ouïe, elle touche, elle marche, elle s’afflige, elle s’irrite. Bref, l’âme commente durant le sommeil tout ce qui concerne le corps et l’esprit. Celui qui saurait la juger en cet état posséderait une grande partie de la sagesse ".
Hippocrate pointe différents rêves typiques et la façon dont on peut en tirer une leçon bénéfique sans attendre la réponse des dieux. Par exemple : " Quand on voit des choses horribles qui jettent dans l’effroi, c’est un signe de quelques embarras dans le cours du sang. " Alors, " il faut humecter et rafraîchir le corps ". De même : " Lorsqu’on songe à des combats, des blessures, qu’on se croit garrotté, il se passe, dans les sécrétions et dans le cours des humeurs, quelque mouvement en sens contraire. Il faut donc vomir, atténuer le corps, faire beaucoup de promenades, user d’aliments légers, et revenir peu à peu dans l’espace de cinq jours au régime ordinaire. "
Ou encore : " Quand on se croit égaré, perdu, qu’on s’imagine escalader, ce sont tout autant de signes de mauvais état. Traverser les fleuves, se battre avec des ennemis, voir des gens armés, se trouver en présence d’objets hideux, de formes monstrueuses, sont des avant-coureurs de la manie. Il faut dans tous ces cas user d’aliments légers en petite quantité, vomir, revenir insensiblement au régime ordinaire dans l’espace de cinq jours après avoir vomi, faire beaucoup d’exercice suivant que le tempérament le comporte, excepté après le dîner [...]. Quiconque pratiquera ce que j’ai écrit sur cette matière jouira d’une bonne santé. "
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Aux rêves qui menacent la santé, on répond volontiers dans la Rome antique en priant Esculape*, dieu généraliste qui remédie à toutes les maladies redoutées et rend la joie. Mais on invoque plutôt Orthéos pour soigner les membres. Et le dieu Cucclos contre les plaies…
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Le philosophe Platon s’intéressait à un autre aspect des songes. Il opposait, dans La République, les rêves " sains " aux rêves livrés aux " turpitudes ", aux désirs et aux plaisirs " qui s’éveillent pendant le sommeil, quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre, est endormie ". Ces rêves s’accomplissent alors " que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson, se démène " et " cherche à satisfaire ses appétits "… " En cet état, elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison ; elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ou d’impudeur qu’elle s’interdise. "
Freud a lu avec grand intérêt cette analyse des rêves comme l’expression des désirs libérés de toute pudeur dans le sommeil11.
Le mérite de Platon est d’avoir reconnu ces appétits tumultueux en tout homme, même si c’était pour nous conseiller de les éviter par une bonne santé, une hygiène de vie et un exercice quotidien de la réflexion logique : " Quand, je suppose, un homme est en bonne santé et sobre, et qu’il se livre au sommeil après avoir animé sa partie rationnelle et l’avoir entretenue avec de beaux mots et de belles pensées, et qu’il atteint un état de conscience très claire, et qu’il n’est ni affamé ni gorgé de nourriture, alors, il peut se laisser bercer dans le sommeil. "
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Le père de la médecine a contribué à enrichir la " médecine de sanctuaire " dans des temples où l’on complétait les prières par une analyse des rêves des malades pour établir un diagnostic et un traitement. La sobriété, voire un jeûne sont souvent prescrits.
Au Ier siècle de l’ère chrétienne, le philosophe Apollonios de Tyane précisera : " Les prêtres ordonnent à quiconque vient pour avoir une réponse, de s’abstenir de nourriture pendant un jour, et de vin pendant trois jours pour qu’ils puissent recevoir les oracles avec un esprit clairvoyant. Si le vin était le meilleur moyen de procurer le sommeil, le sage Amphiaraos [dieu guérisseur, NDR] aurait pris des dispositions différentes, il se serait fait apporter les gens à son sanctuaire pleins comme des amphores. "