Véronique Molénat
Les antioxydants commencent à attirer l’attention du public dans les années 1990, quand sont publiées les premières études montrant que les radicaux libres, en oxydant le cholestérol LDL, favorisent l’obstruction des artères, et donc les maladies cardio-vasculaires. D’autres publications suivent : les radicaux libres augmentent le risque de cancer, de maladies oculaires (cataracte, dégénérescence maculaire liée à l’âge ou DMLA), et finalement de toute une série de maladies chroniques.
Des essais cliniques visant à tester l’efficacité des antioxydants sous forme de compléments alimentaires sont vite lancés. Avant même que les résultats ne soient connus, médias, laboratoires et industriels de l’agroalimentaire commencent à vanter les vertus des antioxydants, amenant de nombreux produits certifiés " riches en antioxydants " à être mis sur le marché.
Mais alors que les études épidémiologiques confirment un lien significatif entre les antioxydants des fruits et des légumes et la baisse des risques de cancer, de diabète ou de maladies cardio-vasculaires, les résultats des études sur l’efficacité des antioxydants sous forme de comprimés ou de gélules se révèlent globalement décevants.
En effet, si quelques travaux montrent que les compléments de sélénium contribuent à diminuer le risque de cancer chez ceux qui manquent de ce minéral, plusieurs essais cliniques indiquent clairement que la prise d’antioxydants sous forme de compléments n’offre pas la protection espérée contre les maladies : pas d’effet de la supplémentation en vitamines et minéraux sur les maladies cardio-vasculaires et peu sur le cancer, ni de celle en multivitamines sur le déclin cognitif, ni de celle en multivitamines et multiminéraux sur la récidive de maladie cardio-vasculaire.
Certains essais cliniques vont jusqu’à montrer que les compléments d’antioxydants sont parfois associés à des effets néfastes. Deux études américaines indiquent ainsi que des compléments de bêta-carotène et de vitamine A augmentent le risque de cancer du poumon chez les fumeurs et les travailleurs de l’amiante.
En 2012, une synthèse de tous les essais cliniques menés sur les antioxydants (méta-analyse impliquant un total de 300 000 volontaires) révèle que le bêta-carotène, la vitamine E et la vitamine A – à fortes doses – sont associés à une mortalité plus élevée.
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Un complément de vitamines C et E, bêtacarotène, zinc et cuivre peut-il ralentir la DMLA ? Oui, selon l’essai clinique Areds (Age-Related Eye Disease Study), un essai mené pendant dix ans. Ses résultats montrent que, par rapport au placebo, cette association d’antioxydants réduit de 25 % le risque de progression de la DMLA. En utilisant de la lutéine et de la zéaxanthine associées à des oméga-3, ce ralentissement semble encore plus important.
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Dans une synthèse publiée en 2017 dans le British Journal of Pharmacology, quatre chercheurs européens s’interrogent : la théorie selon laquelle les compléments antioxydants sont bénéfiques pour prévenir les maladies et le vieillissement serait-elle trop belle pour être vraie ? " “Les antioxydants sont bons et les radicaux libres sont mauvais” est devenu l’un des mythes scientifiques qui ne mourront pas ", écrivent-ils.
Ces chercheurs sont bien obligés de reconnaître que les radicaux libres sont clairement en jeu dans de nombreuses pathologies, mais ils considèrent que ceux-ci n’en sont pas forcément les déclencheurs et que les mécanismes sont probablement plus complexes. Un peu plus complexe que ce que leurs confrères affirment quand ils publient que les radicaux libres engendraient la maladie et non l’inverse. Pour eux, cette lecture des faits scientifiques épouse mieux un paradigme (pour ne pas dire un " narratif ") où " les radicaux libres sont les germes et les antioxydants les antibiotiques ", soit une sorte de lutte idéale entre " le bien et le mal ".
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Paradigme trop simpliste pour être honnête ? Ce qui est sûr, c'est que la biologie des radicaux libres, on commence à le comprendre, est incroyablement complexe. Dans la revue Nature, des chercheurs soulignent d'ailleurs la difficulté à tester la théorie du rôle des radicaux libres dans le vieillissement. Ces molécules ont beau être capables d’endommager les cellules, il apparaît qu’elles jouent aussi un rôle de signalisation fondamental pour la cellule.
Chez les souris, des études montrent par exemple que la surexpression de la superoxyde dismutase (SOD), une des molécules du système de défense antioxydante naturelle de l’organisme, ne permet pas d’augmenter la durée de vie des animaux. Pour les chercheurs, la production de radicaux libres, qui varie selon l’état physiologique, l’âge ou le type de cellule, est un phénomène à ce jour encore trop mystérieux pour que l’on puisse en tirer des applications thérapeutiques.
Le même type d’argument est avancé par les chercheurs de la célèbre école de santé publique de Harvard (États-Unis). Sur le site de l’établissement, il est ainsi indiqué que l’utilisation du terme " antioxydants " pour désigner des molécules capables de neutraliser les radicaux libres est " trompeuse ". D’abord parce qu’une même substance peut agir comme un antioxydant dans une situation donnée (donneuse d’électrons), et être pro-oxydante dans une autre (voleuse d’électron). Ensuite, parce que chaque molécule qualifiée d’antioxydante possède un comportement chimique et des propriétés biologiques uniques et qu’elle ne peut pas faire seule le travail d’un ensemble de molécules, comme c’est le cas lorsque l’on mange un fruit ou un légume. Par ailleurs, les molécules utilisées comme antioxydants ne sont pas spécifiques et ont souvent plusieurs fonctions qui peuvent être antagonistes.

Selon le Pr Richard Béliveau, directeur de la chaire en prévention et traitement du cancer à l’université du Québec, l’efficacité de la radiothérapie et de la chimiothérapie repose sur les radicaux libres qui peuvent tuer les cellules cancéreuses.
Les compléments antioxydants peuvent diminuer certains effets secondaires de ces traitements, mais aussi diminuer leur efficacité. Demandez l’avis d’un médecin avant toute complémentation.
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C’est dans le domaine du cancer que les études montrant le rôle parfois paradoxal des radicaux libres sont les plus nombreuses. Selon des chercheurs du Centre médical de l’université de Rochester, les radicaux libres jouent différents rôles dans la physiologie et la maladie6. Alors qu’ils sont connus pour endommager les molécules et entraîner certains dysfonctionnements favorables à la cancérisation, ils agissent dans certains contextes comme des messagers secondaires contrôlant une grande variété de cascades de signalisations indispensables au bon fonctionnement cellulaire, ce qui peut expliquer certains effets paradoxaux des antioxydants sur le risque de cancer. D’autres chercheurs montrent que des niveaux plus élevés de radicaux libres favorisent la signalisation anti-tumeur en déclenchant la mort des cellules tumorales induite par le stress oxydatif.
Il est trop tôt pour tirer des conclusions des nombreuses études publiées sur le sujet, mais leurs résultats suggèrent que la relation entre les radicaux libres est probablement beaucoup plus complexe et multifactorielle que ce que l’on croyait.

En août 2023, une étude menée par des chercheurs de l’Institut Karolinska à Stockholm (Suède) sur des cultures cellulaires cancéreuses puis sur des animaux porteurs de tumeurs a montré que des doses importantes de vitamine C sous la forme de compléments favorisaient la progression du cancer du poumon, et donc s’avéraient plus néfastes qu’utiles à la lutte contre ce cancer.
Il semblerait que la vitamine C active une molécule nommée Bach1 stimulant l’expression de plusieurs gènes impliqués dans la formation de nouveaux vaisseaux sanguins (angiogenèse) chargés d’approvisionner les tumeurs en nutriments et en oxygène.
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Pris à haute dose et sur de longues durées, les antioxydants peuvent avoir plusieurs effets néfastes :
Pour ces raisons, la complémentation ne doit pas être autoadministrée. Elle peut être utile en cas de stress oxydant, mais doit toujours être précédée d’un bilan biologique rigoureux (lire Mieux connaître le stress oxydant pour mieux le combattre). Tout ceci plaide en faveur d’un apport en antioxydants à dose nutritionnelle (lire Faire naturellement le plein d’antioxydants).

En 1991, des scientifiques américains créaient un nouvel outil d’évaluation de la capacité antioxydante des aliments : Orac (oxygen radical absorbance capacity, ou, en français, capacité d’absorption des radicaux oxygénés). Cet indicateur fut utilisé pour mettre en place une base de données où cacao, épices et baies se trouvaient en tête.
Avec un indice Orac exceptionnel, la myrtille fit, du jour au lendemain, l’objet d’une intense promotion. Vingt ans plus tard, l’USDA (Département de l’Agriculture des États-Unis) supprime la base de données Orac. Raison invoquée : l’usage marketing excessif fait de ces indices alors que les capacités antioxydantes d’un aliment ne permettent pas d’extrapoler mécaniquement ses vertus santé chez l’humain.
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