Roger Lenglet
Les hypothèses et les espoirs qui grandissent dans la recherche soulèvent des questions passionnantes. Notamment celles qui portent sur la capacité des songes à annoncer des maladies ou à les prévenir (lire encadrés ci-dessous). Jusqu’où peut-on espérer élargir leur vertu diagnostique ? On devient volontiers visionnaire devant ses facultés révélées, on peut même se permettre de rêver aux horizons que pourront ouvrir les nouvelles alliances entre les ressources de l’esprit neuroscientifique et celles des songes, à l’instar des prouesses dont s’est montrée capable la raison logique et expérimentale au cours des derniers siècles.
Mais au-delà de leurs potentialités, on ignore comment les contenus de nos rêves vont évoluer, sachant qu’ils ont à la fois leur propre histoire individuelle, liée au vécu de chaque personne, et tout autant leur histoire collective, laquelle dépend des mutations sociales, économiques, culturelles, technologiques…
Les situations anxiogènes peuvent oppresser des populations entières. Les risques de guerre, les nouvelles pandémies de maladies mortelles, les inondations ravageuses et les accidents nucléaires font aujourd’hui partie du décor hanté de nos rêves. Leur médiatisation incessante sur les chaînes de télévision et jusque sur les réseaux sociaux contribue à en faire des modificateurs oniriques de masse. Les dominations politiques et les servitudes apeurées5, les frénésies religieuses et le terrorisme font partie de ce concert mondial, comme le montrent les études historiques et anthropologiques sur les rêves6.
Les craintes dues aux déséquilibres écologiques et aux risques de collapsus qui menacent notre planète, on le sait à présent, marquent nos rêves et tendent à leur inspirer des pressentiments. Ce sont également des indicateurs nous avisant du niveau d’anxiété collective qu’entretiennent ces facteurs.
Les troubles du sommeil et le stress qui altèrent la qualité des nuits chez tant de gens ont des conséquences biochimiques sur les rêves de mieux en mieux documentées.
Le stress élève le niveau de cortisol, lequel retarde l’endormissement, le rend plus léger et nuit à la fréquence et la qualité des songes nocturnes. Les insomnies qui en découlent se manifestent notamment par une sécrétion déréglée de mélatonine7 qui fragmente le sommeil8, ce qui enraye l’élan des rêves. On constate là encore que cela induit des rêves négatifs.
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La fréquence des " mauvais rêves " ne doit pas être prise à la légère. Elle peut être révélatrice de problèmes médicaux caractérisés. Il peut s’agir de perturbations liées à un stress post-traumatique, à certains médicaments, des intoxications alimentaires… Mais, comme l’ont démontré des chercheurs en 2023, les mauvais rêves peuvent révéler un dysfonctionnement plus général du système parasympathique, causant des troubles cardiaques, de l’hypertension artérielle, des constipations chroniques…*.
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Rêver d’une menace collective exprime parfois une vérité douloureuse sous une forme agressive. Car il est toujours plus facile d’être en colère et d’imaginer des catastrophes que de reconnaître qu’on est malheureux.
Il arrive que les scènes oniriques expriment une maladie dont on souffre alors qu’aucun diagnostic médical ne l’a encore identifiée. La situation la plus fréquente, dans le cas du cancer, est le rêve répété d’une prolifération de créatures, ou simplement de fleurs quand la métaphore reste ancrée dans le déni. Selon les psychanalystes, de tels symboles révélant une maladie en cours permettent parfois d’intervenir plus promptement et d’optimiser les chances de guérison.
Autre exemple, des cauchemars récurrents mettant en scène des incapacités orales doivent alerter sur de possibles troubles neurologiques, telle l’aphasie, ce trouble de la communication verbale pouvant être dû à une atteinte cérébrale.
Rappelons que les thérapeutes admettent que les cauchemars permettent parfois d’engager plus rapidement des examens et, éventuellement, de gagner un temps précieux. La simple inquiétude justifie d’ailleurs la démarche.