Dimitri Jacques
L’anorexie simple est une perte d’appétit causée par une infection ou un traitement médicamenteux. Elle se distingue de l’anorexie dite mentale, un trouble du comportement alimentaire (TCA) où la personne s’interdit de manger pour des raisons psychiatriques, notamment une peur de grossir qui cache souvent une peur de grandir. Seulement voilà, la différence entre ces deux formes est-elle si claire lorsqu’on découvre que des bactéries influencent nos comportements et nos émotions ? Un trouble qu’on s’obstine à traiter par la seule psychiatrie ne cacherait-il pas, parfois, une infection ou une inflammation chronique non diagnostiquée ? Parce qu’une infection, ce n’est pas forcément une grippe ou un rhume. Ce peut-être aussi un déséquilibre profond du microbiote qui fait réagir le système immunitaire.
L’alimentation est indissociable de notre vie émotionnelle. Ces domaines ont un point en commun : le microbiote. On parle souvent de manger ses émotions lorsqu’on grignote pour compenser un mal-être. Certaines personnes ont un profil microbien qui les y pousse davantage. Mais l’opposé semble tout aussi vrai. Des souris ayant reçu le microbiote d’humains anorexiques ont vu leur poids corporel chuter ainsi que des changements dans l’expression des gènes impliqués dans le contrôle du comportement et du métabolisme énergétique.
De manière normale, le microbiote intestinal participe à la régulation de l’appétit. Plusieurs neuropeptides jouant un rôle clé dans la régulation de la prise alimentaire (ghréline, CCK, NPY) sont d’origine digestive. L’implication du microbiote dans l’obésité et les maladies métaboliques est déjà bien documentée. Certaines personnes hébergent des bactéries qui augmentent la faim, et leur l’organisme, à assiette égale, va extraire davantage de potentiel calorique du bol alimentaire.
L’inverse est tout autant possible. Chez des patients souffrant de TCA, des chercheurs du CHU de Rouen ont retrouvé des anticorps dirigés contre le neuropeptide αMSH, présent dans la cascade de signalisation de la satiété. En cause, une ressemblance entre αMSH et la protéine ClpB produite par des bactéries intestinales. Les anticorps peuvent neutraliser αMSH ou même changer sa destination, avec pour conséquence une baisse ou une augmentation de l’appétit, ou une alternance des deux, ce qui pourrait expliquer l’alternance de phases de boulimie et d’anorexie fréquemment observée.
Selon une étude parue récemment dans Nature Microbiology¹, pas moins de trente-cinq métabolites d’origine bactérienne ont à ce jour été identifiés dans l’anorexie mentale. Agissant par voie sanguine ou neuronale, ils viennent parasiter la régulation de l’appétit, des émotions ou du comportement. Certains d’entre eux pourraient contribuer directement à l’insensibilité à la faim et au dysfonctionnement du circuit de la récompense liée à la nourriture. Un cocktail antibiotique à large spectre administré à des souris, en réduisant la quantité de bactéries intestinales, a perturbé la production de sérotonine et entraîné une réduction notable de la consommation d’aliments. Les niveaux d’expression, dans l’hypothalamus, de plusieurs facteurs anorexigènes – qui inhibent la faim – étaient significativement augmentés, tandis que d’autres facteurs orexigènes – qui stimulent l’appétit – étaient diminués.
[lireaussi:9393]
L’hypersensibilité émotionnelle est surreprésentée dans les TCA. Les hypersensibles perçoivent davantage de choses de leur environnement et le ressentent plus fortement que la moyenne des gens. S’ils n’ont pas acquis les mécanismes leur permettant d’exploiter ce flot d’informations cérébrales, ils subissent une pression psychique insupportable. Certains courants de praticiens considèrent les TCA comme un exutoire à cet excès de pression, tel un bouchon de cocotte-minute.
Il existe des preuves des liens entre les émotions, leurs processus régulateurs et le microbiote. Chez les jeunes enfants, une dysbiose intestinale a été associée aux difficultés de régulation des émotions. Les plus touchés avaient davantage de bactéries facilitant l’inflammation. L’administration de probiotiques² pendant quatre semaines a permis des changements dans l’activation de la mémoire émotionnelle et dans la prise de décision.
Les expériences sur des souris visant à changer leur comportement social par des transplantations de microbiote sont désormais connues. Chez l’humain, nous découvrons aujourd’hui que certaines familles de bactéries sont corrélées aux traits de personnalité, comme l’estime de soi ou l’intérêt pour les interactions sociales. Dans l’étude de Nature Microbiology, l’abondance des bactéries Parasutterella est corrélée à l’insatisfaction corporelle, tandis que l’abondance de bifidobactéries l’est plutôt avec le perfectionnisme.
[lireaussi:6960]

De nombreux travaux scientifiques ont associé des groupes bactériens précis à des traits de personnalité, tels l’extraversion ou l’introversion, l’intensité des émotions ressenties et exprimées, le self-control et l’intelligence émotionnelle. Dès la petite enfance, des tempéraments positifs sont corrélés à des communautés bactériennes productrices d’acides gras à chaîne courte (AGCC), monnaie d’échange de l’axe intestin-cerveau.
L’écosystème intestinal est le chef d’orchestre de nombreuses molécules qui influencent les fonctions cérébrales mais aussi le développement du cerveau, impactant nos interactions sociales et notre façon d’explorer notre environnement.
[lireaussi:9197]
Des réactions immunitaires, qui peuvent affecter les fonctions cérébrales, sont fréquemment constatées dans l’anorexie mentale. Plusieurs cytokines pro-inflammatoires d’origine intestinale sont connues pour réduire l’apport alimentaire lors d’une infection. Les mêmes ont déjà été observées par les chercheurs dans l’anorexie mentale. Produites localement, elles activent des fibres sensorielles de la muqueuse, agissant sur le système nerveux central qui contrôle l’appétit.
Les taux sanguins de cytokines sont en général plus élevés chez les anorexiques, notamment le TNF-α et les interleukines 1β, 6 et 15, toutes pro-inflammatoires. Ils sont corrélés à un poids corporel bas, à la durée de la maladie, aux symptômes dépressifs et au déséquilibre du microbiote. La calprotectine fécale, un marqueur de l’inflammation intestinale, est retrouvée en quantité supérieure chez les personnes touchées par la maladie depuis longtemps, suggérant une plus grande altération de la muqueuse selon la durée de la dénutrition.
Le Gaba, un neurotransmetteur apaisant – l’airbag après un coup d’adrénaline en quelque sorte –, est produit par certaines bactéries intestinales. Une autre de ses fonctions est d’inhiber l’hormone de satiété, ce qui stimule l’appétit. Un manque de Gaba ou de bactéries qui en produisent pourrait participer à l’anorexie. Sur modèle animal, l’administration de Gaba a corrigé le comportement alimentaire. Enfin, une carence en thiamine (vitamine B1) est associée à différents troubles de santé mentale ainsi qu’à la perte d’appétit.
Environ un tiers des cas d’anorexie pourraient être concernés par une carence. Les bactéries B. uniformis produisent une enzyme impliquée dans la synthèse de thiamine.
[lireaussi:4914]
Toute dénutrition, quelle qu’en soit l’origine, entraîne des modifications du microbiote et du métabolisme. Des malades en voie de rémission qui se réalimentent peinent à reprendre du poids, au point que proches et médecins les suspectent de se faire vomir en cachette. Pourtant, lors d’une réalimentation en milieu hospitalier, les patients éprouvent fréquemment une résistance physiologique à la reprise de poids. La faute au microbiote qui ne parvient plus à capter suffisamment les calories du bol alimentaire, mais aussi à la muqueuse atrophiée qui peine à absorber les nutriments. Un vrai cercle vicieux.
Par ailleurs, il est fréquent que ces mêmes malades voient leurs efforts contrariés par des troubles fonctionnels qui peuvent toucher tous les étages du tube digestif. Les données communiquées par l’unité de nutrition clinique du CHU de Rouen font état de 43 % de constipation et de 28 % de troubles dyspeptiques. Difficile dans ces conditions d’aborder sereinement son assiette.
[lireaussi:8196]
La correction du microbiote permet-elle de se réalimenter normalement, ou bien est-ce la réalimentation, suite au travail thérapeutique, qui normalise le microbiote ? Un peu des deux, selon la littérature récente. S’il existe bien dans l’anorexie mentale des phénomènes inflammatoires et des signes d’immunodéficience, il n’a pas été démenti qu’il s’agisse d’une conséquence de la perturbation psychiatrique. Ces anomalies immunitaires sont corrigées par la réalimentation, ce qui plaide davantage pour une conséquence de la dénutrition que pour une cause de l’anorexie.
Gardons à l’esprit que l’axe intestin-cerveau est bidirectionnel. Si le microbiote reste le premier producteur de molécules régulatrices de l’humeur et de l’appétit, il n’en est pas moins vrai que la gestion du stress et des émotions, et plus encore le régime alimentaire, influencent fortement la composition du microbiote et la réponse immunitaire. Il a été démontré que les altérations du microbiote conséquentes à la dénutrition peuvent exacerber la sensibilité à la cholécystokinine, une hormone de satiété d’origine duodénale qui, à un certain niveau, peut induire de l’anxiété pendant les repas. La peur devant l’assiette n’est peut-être pas uniquement dans la tête.

La nécessité de s’exprimer artistiquement provient d’émotions et inspire les plus belles œuvres. Refoulées, les émotions perturbent l’esprit et rendent difficiles la communication interpersonnelle. Lorsqu’au contraire on les accueille, elles constituent des informations précieuses pour ajuster notre rapport aux autres et à nous-mêmes.
L’intelligence émotionnelle est la capacité à identifier nos émotions, à les exploiter pour répondre à des enjeux, s’adapter aux situations et aider les autres à faire de même. Tout cela se retrouve dans la biologie et favorise une bonne santé. Les thérapies psychocorporelles, la méditation, la communication bienveillante, la parentalité positive aident à instaurer ou retrouver une vie émotionnelle équilibrée.
[lireaussi:8845]
Des probiotiques, appelés psychobiotiques lorsqu’ils influencent l’axe intestin-cerveau, ont démontré des effets non seulement sur les fonctions digestives mais aussi sur la reprise de poids, la santé mentale et la régulation de l’inflammation. Les études directes sur l’anorexie mentale sont encore en cours, mais de nombreuses études concluantes existent déjà sur les différents " ingrédients " de l’anorexie : troubles de l’humeur (anxiété/dépression), régulation du stress, inflammation, signalisation faim/satiété, production des neurotransmetteurs, métabolisme et assimilation des nutriments.
Des probiotiques peuvent agir sur la ghréline et le neuropeptide Y, deux grands stimulateurs de l’appétit. Chez des personnes souffrant de troubles dépressifs majeurs³, la supplémentation en probiotiques pendant huit semaines a entraîné une amélioration de l’appétit, sans pour autant constater de reprise de poids significative, ce qui montre la nécessité de rééduquer à plus long terme.
Si les chercheurs peinent à s’accorder sur les bactéries incriminées dans l’anorexie, ce n’est pas forcément un problème : leurs métabolites, souvent les mêmes d’une espèce à l’autre, semblent prépondérants. Sous les feux de la rampe, les acides gras à chaîne courte (AGCC). Comme ils sont déficitaires chez les anorexiques, une supplémentation semble agir positivement via les voies endocriniennes, neuronales et immunitaires. Des récepteurs qui régulent l’appétit et la satiété ont été découverts dans le système endocrinien intestinal. Ils sont principalement activés par les AGCC. La prise d’AGCC, possible en compléments alimentaires, relance l’expression du neuropeptide Y qui stimule l’appétit, davantage que les probiotiques. Les taux d’AGCC peuvent être mesurés dans les selles.
[lireaussi:8941]
Des chercheurs appellent les praticiens à rechercher systématiquement les symptômes digestifs au cours de l’anorexie mentale et à les traiter activement4. Inversement, il faut savoir suspecter un trouble du comportement alimentaire devant un syndrome de l’intestin irritable avec perte de poids. Les comorbidités psychiatriques (anxiété, dépression, troubles de la personnalité) sont fréquentes au cours des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin.
Un mauvais microbiote tôt dans la vie peut constituer une faiblesse rendant plus vulnérable au stress psychologique, puis un évènement traumatique ou mal vécu peut mettre le feu aux poudres. Les anomalies biologiques et microbiotiques constatées peuvent donc constituer un facteur causal de la maladie, ou une conséquence de la dénutrition susceptible de devenir un facteur de maintien dans le trouble. De quoi donner du travail à la médecine intégrative.

La psychothérapie, qui aide toute personne en souffrance psychique à réorganiser son esprit pour mieux en mobiliser les ressources, connaît de nombreux courants. Les thérapies cognitives et comportementales (TCC) sont les plus évaluées scientifiquement.
En agissant sur l’axe intestin-cerveau, elles permettent d’infléchir les symptômes d’un intestin irritable, augmentent les taux de sérotonine produite dans l’intestin et abaissent les taux de cytokines pro-inflammatoires. À l’issue des thérapies, des modifications de la structure cérébrale ont été observées en même temps que des changements dans la composition du microbiote.
[lireaussi:9216]
[lireaussi:2664]