Jean-Baptiste Talmont
Dans notre dernier numéro, nous évoquions le cas d’un quinquagénaire hospitalisé en Australie à cause du scorbut. Le scorbut, appelé aussi " maladie du marin ", est causé par une carence sévère en vitamine C. Elle touchait les matelots des siècles précédents, embarqués de longs mois sans consommer ni fruits ni légumes frais.
Parmi les symptômes, notons des douleurs osseuses intenses, une faiblesse musculaire invalidante, des saignements des gencives et une altération générale de l’état de santé. On en était presque à ricaner en nous demandant quel pouvait être le régime alimentaire de notre Australien pour développer une maladie que l’on croyait éradiquée depuis la fin du XIXe siècle. On pensait qu’il ne s’agissait que d’un cas isolé.
C’était sans compter une étude (1) menée notamment par des pédiatres de l’hôpital Robert-Debré, à Paris, parue dans The Lancet. Et là, on rigole moins. La "peste du marin" est bel et bien de retour, en France.
Entre 2015 et 2023, l’étude dénombre 888 enfants atteints par la maladie et dont la sévérité des symptômes a dû les conduire à une hospitalisation. Mais le plus inquiétant, c’est que depuis 2020 et le confinement, les cas augmentent de 2 % par mois, contre 0,05 % auparavant. Soit, entre mars 2020 et novembre 2023, une augmentation de 34,5 %.
Pour les médecins et chercheurs auteurs de l’étude, aucun doute : ils établissent un lien direct entre l’augmentation de la pauvreté et la résurgence du scorbut. En cause, l’inflation qui rend de nombreux produits frais inaccessibles à un nombre grandissant de foyers modestes, et lève le voile sur le niveau de la précarité en France. Pourtant, selon les médecins, il ne suffirait que d’une orange par mois pour écarter la maladie. C’est dire si les enfants atteints subissent une alimentation délétère et sur une longue période.
Certains pourraient arguer qu’il en va de la responsabilité des parents. Mais avec une inflation qui a grimpé à 5,3 % en 2022 contre 1,6 % en 2021, un grand nombre de foyers n’ont pas les moyens. Si pour les auteurs de l’étude, "on ne devrait pas rencontrer cette maladie chez des enfants vivant en France", c’est clairement la question de la malnutrition qui est soulevée.
Une malnutrition qui frappe déjà un enfant sur cinq au Royaume-Uni. Mais en creux, avec une recrudescence des cas de gale ou de tuberculose – maladies éradiquées par les progrès scientifiques et sociaux –, c’est toute la problématique des maladies dites de pauvreté qui s’expose crûment à nos yeux. Cinq ans après le premier confinement, le " monde d’après " tant espéré ressemble beaucoup au monde d’avant-hier.
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