Véronique Molénat
Au début du XXe siècle, les maladies infectieuses constituaient la principale cause de mortalité dans le monde. Quelques dizaines d’années plus tard, c’était au tour des " maladies de civilisation " (cancer, maladies cardio-vasculaires, diabète…). En ce début de XXIe siècle, marqué par de profondes modifications de l’environnement, les choses pourraient encore changer…
Car aujourd’hui, 75 à 80 % des infections humaines émergentes ont une origine animale. On parle de " zoonoses " pour désigner des maladies comme la grippe aviaire, le Covid-19, la dengue, le sida ou la fièvre Ebola, toutes provoquées par des agents pathogènes infectant d'abord des animaux domestiques ou sauvages. Raisons de cette recrudescence : les modifications de l’environnement causées par le réchauffement climatique, la mondialisation des échanges et les pratiques agricoles qui intensifient les contacts entre animaux et humains.
La fréquence des contacts entre espèces vivant originellement dans des écosystèmes distants s’est en effet considérablement accrue depuis trente ans. Or, plus il y a de contacts entre les populations humaines et animales, plus le risque de voir une nouvelle maladie infectieuse apparaître est important. " En s’enfonçant toujours plus dans les milieux sauvages, qui plus est dans un monde globalisé où êtres humains et animaux voyagent très rapidement d’un point à l’autre de la planète, on disperse des agents infectieux qui étaient cantonnés dans la forêt depuis des millénaires ", explique Jean-François Guégan, parasitologue et écologue de la santé à l’Institut de recherche pour le développement (IRD)1.

Avec ses pattes et son abdomen rayés noir et blanc, et le fait qu’il pique en journée – et non le soir et la nuit comme le moustique commun –, le moustique tigre (Aedes albopictus) est facile à reconnaître. Arrivé en France via l’Italie au début des années 2000, il est aujourd’hui implanté dans 78 départements. Si sa présence inquiète les chercheurs, c’est parce que c’est un vecteur des virus de la dengue, du West Nile, du chikungunya et du Zika.
Son développement est favorisé par le changement climatique, et il est capable d’envahir l’ensemble de notre écosystème en pondant des œufs qui supportent autant les basses températures que la sécheresse. Enfin, il profite de la végétalisation mise en place dans les villes contre les vagues de chaleur pour se développer dans les zones densément peuplées. Et pour s’étendre géographiquement ? Il s’introduit dans les véhicules et se laisse tout simplement porter !
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Premier facteur : le changement climatique. Du fait de températures plus clémentes, les tiques – vecteurs des bactéries responsables de la maladie de Lyme – vont par exemple pouvoir prolonger leur période d’activité et piquer davantage, et les moustiques, vecteurs de virus comme ceux du paludisme, de la maladie Zika, de la dengue ou du chikungunya, vont coloniser de nouveaux territoires, comme c’est le cas dans le sud de l’Europe, notamment en France.
Les inondations, elles, vont favoriser les eaux stagnantes, un terrain de reproduction idéal pour les moustiques. Au Pakistan, les infections liées au paludisme ont par exemple été multipliées par quatre après les inondations de 2023, atteignant 1,6 million de cas. Entre 2000 et 2019, le nombre de cas de dengue est quant à lui passé de 500 000 à 5,2 millions de cas dans le monde. Selon Santé publique France, 4 694 cas humains importés et 83 cas autochtones de dengue, un cas de chikungunya (en Île-de-France) et 39 cas de West Nile (en Paca, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine et Pyrénées-Atlantiques) ont été enregistrés en 2024 en France, un record !2
Les bouleversements dans la durée des saisons et les modifications des périodes de fructification sont par ailleurs susceptibles de modifier le parcours et les habitudes de vie des oiseaux sauvages en quête de nourriture, et ainsi d’influencer la circulation des virus aviaires. Enfin, le réchauffement climatique accélère la fonte du permafrost et des glaciers, ce qui pourrait, selon certaines recherches, entraîner la libération de plusieurs dizaines de milliers de tonnes de microbes dans l’environnement dans les prochaines décennies3.
Deuxième facteur favorisant les zoonoses : la déforestation. Pratiquée pour agrandir la surface des terres agricoles, elle détruit les habitats naturels et pousse les animaux sauvages vecteurs de pathogènes (chauves-souris, rongeurs…) à migrer. En se réfugiant à proximité des centres urbains pour trouver à manger, ceux-ci risquent de contaminer d’autres animaux, mais aussi les humains.
Troisième facteur de risque de zoonose : l’élevage intensif. En densifiant les regroupements d’animaux, en entraînant le transport de bétail d’un lieu à l’autre et en favorisant la circulation d’employés agricoles entre les fermes, l’élevage favorise la prolifération des microbes et les infections, ainsi que leur passage d’une espèce à l’autre.
Enfin, pour couronner le tout, l’amplification et la mondialisation des échanges commerciaux, en augmentant les déplacements et les transports de marchandises, accélèrent la diffusion des microbes et la propagation des épidémies.
Dans un monde qui n’a jamais été aussi interconnecté, la population mondiale est ainsi devenue plus vulnérable aux infections. Le Covid-19 avec ses 7 millions de morts en est un triste exemple. Et ce risque n’est pas près de régresser : la croissance de la population continue de s’étendre à de nouvelles régions, accroissant par là même le risque d’exposition à de nouveaux virus.
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" Toute l’histoire des épidémies depuis l’aube de l’humanité montre qu’elles sont en lien avec l’environnement et les migrations de population, mais l’on assiste aujourd’hui à une accélération de ce mouvement ", explique Brigitte Autran, professeure en immunologie et présidente du Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires (Covars). Pour lutter contre les risques associés à cette accélération, " il est nécessaire d’avoir une analyse conjointe et parallèle des pathologies susceptibles d’émerger du monde animal et d’être transmises à l’homme "4. Ceci implique la prise en compte des changements environnementaux et de leurs conséquences sur les transmissions entre animaux et humains.
L’approche " One Health " (" Une seule santé ") part du principe que les santés animale, humaine et environnementale sont interdépendantes. Ce concept a émergé au début des années 2000, au moment de la recrudescence des maladies infectieuses liées à la mondialisation, notamment celle de la vache folle. En 2004, ses fondements sont posés sous la forme de 12 principes établissant une approche holistique des épidémies (" One World, One Health ")5 et, en 2010, l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA), l’OMS et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) signent un accord tripartite sur les approches intégrées de la santé.
Cette approche " globale " impliquant une démarche collaborative est une petite révolution chez les chercheurs du champ médical. Elle nécessite d’apprendre à travailler de manière concertée et décloisonnée avec des spécialistes d’autres disciplines liées à l’environnement ou à la biodiversité, tout en tenant compte des composantes économiques et sociales des populations concernées (modes de vie, pratiques, croyances, contexte géopolitique…).
Pour tenter de déterminer quel parcours empruntent virus et bactéries avant d’infecter l’homme, les médecins sont invités à collaborer avec des vétérinaires, écologues, anthropologues, virologues, épidémiologistes et infectiologues. Ce travail transdisciplinaire implique une veille de terrain pour étudier les microbes en circulation dans un écosystème précis, suivre leur propagation dans les réservoirs animaux sauvages et domestiques, repérer leur éventuel passage à l’homme, déterminer quels comportements humains sont les plus à risque et identifier quelles armes doivent être déployées sur le terrain pour éviter les pandémies. Un travail de fourmi !
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S’il y a bien un virus qui inquiète les scientifiques et pour lequel l’approche One Health apparaît incontournable, c’est celui de la grippe aviaire. Les premiers cas sont apparus en Asie en 1996. Dix ans plus tard, grâce au transport d’animaux d’élevage et aux perturbations des oiseaux migrateurs, la maladie se propage en Europe, et encore dix ans après, les premiers abattages massifs de volailles démarrent. À partir de 2020, le virus contamine des oiseaux domestiques et sauvages en Asie, en Europe et en Afrique, puis en 2021, il atteint l’Amérique du Nord et, en 2022, l’Amérique du Sud. Aujourd’hui, la grippe aviaire est présente dans 80 pays.
Le caractère urgent de cette " épizootie " (équivalent animal du terme " épidémie ") n’est pas tant lié à son impact sur l’homme – les contaminations sont létales, mais restent rares –, mais à sa rapidité d’expansion au sein des réservoirs animaux sauvages et domestiques et à son important potentiel de transmission à d’autres espèces. Le virus a en effet une forte capacité de mutation et a réussi à plusieurs reprises à contaminer les mammifères (phoques, renards, ours et chats), dont nous sommes génétiquement proches. Une étude récente indique par ailleurs que le virus aviaire qui infecte actuellement les vaches américaines n’est plus qu’à une mutation d’une propagation facilitée parmi les humains6.
Face à cette menace, l’approche One Health implique autant la surveillance de la circulation du virus (épidémiosurveillance) que des mesures visant à le contenir (limiter son retour vers les espèces sauvages) et à éviter qu’il ne prolifère à l’intérieur et entre chaque compartiment humain et animal. Mais au-delà, c’est au fond d’une remise en cause de notre manière d’habiter sur Terre et de notre vision utilitariste des ressources naturelles dont nous avons besoin pour sortir des épidémies et des crises sanitaires.
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L’usage excessif d’antibiotiques est un facteur bien connu d’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques. Ce que l’on sait moins, c’est que les bactéries résistantes sont susceptibles de se balader dans de nombreux compartiments terrestres. Des résistances peuvent apparaître naturellement dans les bactéries du sol et de l’eau puis être transmises à l’homme et l’animal. Les eaux usées et les lisiers utilisés pour fertiliser les terres comportent également des gènes de résistance et des bactéries qui peuvent ainsi diffuser dans tous les écosystèmes.
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