Élise Kuntzelmann
Nous avions abordé le sujet dans le n° 115 d’Alternative Santé la grossophobie aussi présente dans les soins. La revue Prescrire dévoilait ainsi les résultats d’une enquête menée en France en 2021, auprès de 104 personnes présentant un excès pondéral. Près de neuf sur dix déclaraient avoir été victimes, lors d’une consultation médicale, de stigmatisations ou de discriminations en raison de leur poids.
Cette grossophobie a conduit certains participants à l’étude à arrêter tout suivi médical… Dans son livre Montez d’abord sur la balance ! (éd. First), la journaliste, réalisatrice2 et fondatrice de La grosse asso, Aline Thomas, alerte sur cet évitement des soins de santé :
" Après plus d’une centaine d’interviews, je peux affirmer que de très nombreux malades “laissent” leur santé se dégrader, chez eux, en silence, et consulteront… trop tard. Je sais aujourd’hui que la grossophobie médicale prive les personnes grosses de la médecine préventive. Celle qui permet de prendre en charge les pathologies à un stade précoce, celle qui sauve. "
Aline Thomas cite le cas d’une patiente, Ellen Maud Bennett, décédée d’un cancer généralisé en 2018 à l’âge de 64 ans, qui est devenue un symbole de ces diagnostics biaisés au Canada : " Ellen a appris qu’elle était atteinte d’un cancer quatre jours avant sa mort alors qu’elle disait aux médecins depuis plusieurs années que “quelque chose n’allait pas”. Tous ses interlocuteurs lui ont conseillé de perdre du poids sans procéder aux examens qui auraient permis de dépister son cancer. " Ce triste exemple s’inscrit dans les résultats d’une étude relayée par Aline Thomas qui indique que les consultations des personnes grosses durent en moyenne 28 % de temps en moins que les autres pour deux raisons principales : l’interrogatoire médical est moins long et la prise de parole des patients est plus courte. " L’interrogatoire est moins long, car le biais grossophobe du soignant rend le poids responsable d’une grande partie des symptômes. Ainsi, si vous consultez pour un mal de dos, il y a de grandes chances que l’on vous suggère en priorité de perdre du poids avant toutes autres investigations. Un patient normé aurait très probablement reçu un autre conseil thérapeutique en première intention. "
Le Canard enchaîné du 20 mars citait un rapport de l’Observatoire de l’alimentation évaluant les étiquettes de 54 000 produits afin d’analyser l’évolution de leur charge en sucre sur douze ans. Si cela baisse dans les boissons sans alcool (par exemple, limonades, boissons aux fruits, boissons sucrées au thé et eaux aromatisées), notamment grâce à la taxe soda adoptée en 2012, les fabricants ajoutent, en revanche, toujours du sucre dans les aliments transformés pour augmenter l’appétence, y compris dans les plats dits salés… En octobre 2023, Élisabeth Borne, alors Première ministre, s’est opposée à un amendement déposé par un député MoDem qui voulait étendre la taxe soda à tous les produits alimentaires transformés. « Durcissement de la loi qui avait également été préconisé par la Cour des comptes », précise l’hebdomadaire satirique.
" Lorsque vous échangez avec des personnes en surpoids, et j’en fais partie, nous avons toutes une histoire d’injonction à la minceur depuis l’enfance, raconte Aline Thomas. Souvent, cela commence par la surveillance de la courbe rose [courbe de poids, NDLJ]. D’un coup, le poids devient un sujet." Très tôt dans l’enfance, les conflits à table et les conflits relationnels liés au poids deviennent une forme de grossophobie. En tant que gros, l’amour des parents, la réussite sont parfois associés à la fluctuation du poids, et cela peut faire démarrer des troubles alimentaires. Bien sûr, aucun parent n’essaye de faire maigrir son enfant par malveillance, aucune personne dans l’entourage ne félicite une perte de poids par malveillance. Aline Thomas : " Sauf que c’est très blessant parce que l’on est tout de suite très objectivé dans notre corps et cela peut avoir des conséquences à plein d’endroits sur la construction de la personnalité. On peut finir par déléguer notre sensation d’être à ceux qui sont censés savoir mieux que nous ce qui est bien pour nous. "
Les restrictions alimentaires très tôt dans l’enfance peuvent faire flamber l’obésité ou faire devenir obèse un enfant en surpoids. " Moi, je suis un produit de cela ; j’ai été mise au régime à quatre ans et je suis devenue grosse de restrictions alimentaires ", atteste Aline Thomas.
Cette objectivation sur le corps dès l’enfance crée des failles de sécurité ou tout simplement de curseur sur ce qui est acceptable ou ce qui ne l’est pas, dont le fait d’être humilié, parfois même dans le cabinet du médecin parce que le discours médical légitime aussi la grossophobie de la société. C’est la seule discrimination motivée par la prétendue bienveillance…
Ces dernières années, des recherches ont révélé une grande diversité de causes méconnues en lien avec l’excès pondéral, encore insuffisamment prises en compte. À titre d’exemple, le pourcentage d’utilisateurs de corticostéroïdes est, chez les personnes obèses, deux à trois fois supérieur à celui des personnes d’un poids " normal ". La liste des médicaments qui ont pour effet secondaire une prise de poids est longue. L’obésité figure également parmi les effets négatifs des perturbateurs endocriniens tels que le bisphénol A et les phtalates. Côté microbiote, plus le stock de bactéries intestinales reçu à la naissance est important, moins on a de risque de devenir obèse plus tard.
Une des premières questions posées en consultation est : " Avez-vous pensé à maigrir ? " Autrement dit, mieux vaut d’abord maigrir et ensuite on verra. Et puis, il y a l’aspect lié au matériel médical disponible et à certaines posologies qui ne sont absolument pas adaptées aux personnes grosses. Si l’on prend le cas de l’imagerie médicale, il est déjà très difficile d’avoir accès à des dispositifs adaptés à Paris ou dans des grandes villes, mais c’est encore plus prégnant en régions ou dans des lieux de désertification médicale… " J’ai récemment reçu le message d’une dame obèse qui pèse entre 150 et 160 kg, qui me disait qu’elle avait parcouru 60 kilomètres pour accéder à une IRM destinée aux personnes de 250 kg. Sauf qu’en réalité, il fallait aussi être très grand, ce qui n’est pas son cas. Elle ne rentrait donc pas dans l’IRM en question. Cette mésaventure a donc encore repoussé ses examens. "
Dans son ouvrage, Aline Thomas dresse une liste non exhaustive de matériel inadapté : brassards des tensiomètres à la circonférence trop petite, tables de consultation ou d’opération qui ne supportent pas de pression au-delà d’un certain poids, balances qui ne vont pas au-delà de 120 kg, attelles trop petites, brancards, lits, fauteuils roulants et ambulances trop étroits, aiguilles pas assez longues pour les prélèvements ou les perfusions, chaises avec accoudoirs dans les salles d’attente ou les salles de chimiothérapie dans lesquelles il est impossible de s’asseoir confortablement, etc. Certains lieux de soin vont jusqu’à refuser les patients en surpoids par principe de précaution, faute de matériel adapté.
La médecine s’apprend sur un corps normé. Le tissu adipeux met les soignants en difficulté d’un point de vue métabolique et physique. Poser une péridurale sur une femme obèse est un geste différent qui peut compliquer les choses. Opérer une personne obèse est différent d’opérer une personne normée. Qu’un soignant fasse le choix de discriminer ou d’humilier un patient gros parce qu’il le met en difficulté n’est pas acceptable. Pourtant, une grande majorité des personnes grosses acceptent. " Les personnes grosses se rendent heureusement davantage compte qu’à certains endroits il y a de la maltraitance, pointe Aline Thomas. À côté de cela, j’ai rencontré des soignants extraordinaires, je ne mets pas tout le monde dans le même panier. "
Pour que les mentalités évoluent, la formation des soignants devrait intégrer l’obésité dans toutes ses composantes. L’ensemble des formations qui existent aujourd’hui sur l’obésité repose uniquement sur des aspects nutritionnels. Il manque tout un aspect psychologique très important dans le travail sur l’obésité.
Pour Sophia Desbleds, professeure de yoga et naturopathe spécialisée sur les questions d’injonctions à la minceur, il est aussi question d’accepter la diversité des corps : " Je voyais bien en tant que naturopathe que je prodiguais parfois des conseils difficilement applicables, avec l’objectif de faire maigrir à tout prix. J’ai questionné les liens entre corpulence et santé et me suis interrogée sur mes propres biais grossophobes. Aujourd’hui, j’invite les gens à se décentrer du poids pour se concentrer sur leur rapport à la nourriture, à l’activité physique, au sommeil, aux émotions. Faire maigrir n’est pas une solution simple qui fonctionne durablement. La diversité des corps existe : il y a des gens naturellement minces, secs, gros. Et il y a aussi des diabétiques minces. "
Et puis, une grande partie de la recherche est axée sur la perte de poids… Aline Thomas : " 95 % des régimes sont des échecs, on sait même qu’ils font grossir. Les 5 % qui restent sont liés à des troubles alimentaires. Il est connu que les personnes qui sont rentrées dans l’obésité vont de toute façon rester grosses. " Alors comment adapter les posologies ? Comment faire pour soigner ou pour les empêcher de grossir plus, sans que cela passe par la restriction alimentaire ? Et comment déployer des soins adaptés qui permettraient de proposer une forme de bien-être qui referait venir ces millions de personnes obèses qui fuient le soin ? Le défi est colossal.
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À lire et voir
Montez d’abord sur la balance ! Se soigner malgré la grossophobie médicale (éd. First), 2024, Aline Thomas
Daria Marx : ma vie en gros, documentaire réalisé par Daria Marx, Marie-Christine Gambart et Stéphanie Chevrier, 65 min.