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Quand tuer des vautours coûte des vies

En Inde, l'usage d'un anti-inflammatoire non stéroïdien pour le bétail dans les années 1990 a généré une série de catastrophes en chaîne difficiles à anticiper, avec des dizaines de milliers de décès humains à la clef. Un exemple des risques que l'on court lorsque l'Homme intervient inconsidérément dans nos écosystèmes.

Jean-Baptiste Talmont

Connaissez-vous la terrifiante histoire de l’extinction des vautours en Inde dans les années 1990 ? Si les Indiens ne mangent pas les bovins, qu’ils considèrent comme des animaux sacrés, les vaches sont tout de même élevées pour leur lait et leur force de travail. On compte quelque 500 millions de têtes en Inde, dont seuls 4 % finissent à la boucherie. Les vautours sont donc le premier et unique système d’équarrissage (traitement des cadavres). À Delhi, on pouvait observer jusqu’à 15 000 vautours dans les dépotoirs de carcasses. Vous le comprenez, ces rapaces tant détestés car associés à la mort sont ici essentiels.

Seulement voilà, en quelques années, la population des vautours a brutalement chuté. Et c’est en 2003 que la cause a été identifiée. C’est l’utilisation vétérinaire du diclofenac, un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) bien connu, qui est responsable. Cet AINS est administré communément au bétail pour traiter ses fièvres, ses douleurs, ses inflammations. Mais ses résidus sont mortels pour le vautour. Résultat, entre 1993 et 2002, la population de vautours chaugouns a chuté de 99,7 %, et celle du vautour indien et du vautour à long bec de 97,4 %.

On imagine les conséquences dramatiques de la disparition brutale d’un système d’équarrissage. Pour l’environnement, citons d’abord les contaminations de points d’eau potable par le pourrissement des carcasses. Ensuite, la place occupée jadis par les rapaces est prise par d’autres équarrisseurs tels les chiens errants ou les rats. Mais si le métabolisme du vautour permet de traiter les éléments pathogènes, ce n’est pas le cas de ces nouveaux équarrisseurs qui en deviennent porteurs et développent notamment la peste, la rage et l’anthrax. Avec 18 millions de chiens errants dans les villes et les villages (dont 5 millions supplémentaires du fait de la disparition des vautours) pas besoin de vous faire un dessin sur la catastrophe sanitaire. En 2014, on estimait à 30 000 le nombre d’Indiens tués chaque année par la rage, et 70 % des victimes sont des enfants de moins de 15 ans. Au total, sur cette période du déclin des vautours, ce serait d'après les calculs des scientifiques quelques 38 millions de morsures de chien supplémentaires et 47 000 décès par la rage additionnels.

Les conséquences économiques sont également très lourdes. Entre la gestion des chiens errants et le coût des traitements des personnes mordues, des chercheurs ont évalué à 34 milliards de dollars le coût de la disparition des vautours. Depuis, tout est mis en œuvre pour développer des programmes de reproduction et de préservation de ces rapaces en Inde. Et c’est avec beaucoup d’inquiétude pour les équilibres de nos écosystèmes que les scientifiques français ou espagnols surveillent la population des vautours dans les Pyrénées. Des cas de décès dus au diclofenac en 2021 les ont mis en alerte. On les comprend.

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