Méthodes vidéos

Ozempic : un scandale en devenir ?

Depuis sa mise sur le marché, l’Ozempic, un antidiabétique ayant un puissant effet coupe-faim, est détourné à grande échelle comme moyen de perdre facilement du poids. Cet emballement, porté par les réseaux sociaux, a entraîné de nombreuses ruptures de stock et des arrêts de traitement chez les diabétiques. Récit d’un phénomène inquiétant.

Véronique Molénat

Tapez « Ozempic » et « TikTok »dans votre moteur de recherche sur Internet. Envoyez votre requête. Sur votre écran, apparaissent alors des centaines de vidéos de jeunes filles de tous les pays, « enrobées » plutôt qu’obèses, expliquant comment elles utilisent, pour maigrir, ce fameux médicament antidiabétique aux puissants effets coupe-faim : l’Ozempic.

On découvre aussi plusieurs vidéos de pseudo-médecins expliquant ce que l’on peut attendre du produit concernant la perte de poids et les dosages à utiliser. Bref, une fantastique pub gratuite pour l’Ozempic, et un appel inquiétant à détourner le produit de son indication première. Car l’Ozempic, commercialisé par le laboratoire Novo Nordisk depuis 2017, n’est pas destiné à la perte de poids. Il a été conçu pour stimuler la sécrétion d’insuline et aider les personnes diabétiques
à réguler leur taux de sucre sanguin (glycémie). Il fait partie des « analoguesdu GLP-1 » (lire encadré ci-dessous), des molécules ayant un effet secondaire qui intéresse beaucoup ceux qui se débattent avec des problèmes de compulsions alimentaires :
il ralentit la vidange de l’estomac et procure une impression marquée de satiété. Il permet donc de maigrir rapidement...et sans effort !

[lireaussi:9040]

Ozempic et consorts : comment fonctionnent ces médicaments ?

Les analogues du GLP-1, dont font partie l’Ozempic, le Wegovy et le Saxenda du laboratoire Novo Nordisk, ou encore le Mounjaro d’Eli Lilly, sont des médicaments destinés à mimer l’action des « incrétines », dont le GLP-1 fait partie. Quésaco, les incrétines ? Ce sont des hormones sécrétées naturellement par l’organisme en réponse à l’augmentation de la glycémie.

Elles stimulent la sécrétion d’insuline (hypoglycémiante) et inhibent celle de glucagon (hyperglycémiant) tout en ralentissant la vidange gastrique. Par rapport aux incrétines naturelles, les analogues du GLP-1 (sémaglutide, tierzépatide, liraglutide…) se dégradent lentement, ce qui prolonge l’effet hypoglycémiant, permettant ainsi des pertes de poids pouvant atteindre 20 % du poids corporel. Les analogues du GLP-1 existent depuis 2005, mais ont pris leur réel envol avec l’arrivée de l’Ozempic, particulièrement efficace pour perdre du poids.

De l’Ozempic à tout prix !

Chaque vidéo TikTok est largement commentée par des internautes pressant leurs auteurs de donner leur « combine » pour se procurer le précieux médicament. La lecture des échanges montre que certains ont réussi à convaincre leur médecin alors qu’ils n’étaient pas diabétiques, d’autres indiquent des sites Internet proposant, sur la base d’une consultation en ligne immédiate et rapide, de faire une prescription
et de fournir le produit. Des pharmacies en ligne et des intermédiaires douteux faisant la promotion des médicaments amaigrissants invitent les plus motivés à les contacter pour un approvisionnement express.

Pourtant, au mois de mai dernier, sous la pression des autorités, la plateforme TikTok, qui compte plus de 170 millions d’utilisateurs rien qu’aux États-Unis, a décidé de mettre en place de nouvelles directives communautaires. L’objectif : sévir contre les contenus potentiellement dangereux comprenant des médicaments destinés à perdre du poids de manière radi-cale.

Dans un article du Washington Post du 20 mai 2024, plusieurs influenceuses rémunérées par des sociétés de télésanté pour promouvoir des médicaments anti-obésité comme l’Ozempic affirment avoir été déconnectées de leurs comptes. Si la mise en place de règles plus strictes est plutôt un bon signe, force est de constater qu’elle n’empêche pas la plateforme de continuer à héberger des comptes incitant à utiliser l’Ozempicà des fins esthétiques, phénomène qui a démarré en 2022 en Australie.

Ozempic, Wegovy, Mounjaro : une manne pour les labos

Avec plus d’un milliard de personnes obèses dans le monde, le marché des médicaments anti-diabète et anti-obésité est immense. Ils pourraient rapporter 100 milliards de dollars aux labos d’ici à la fin de la décennie, sans compter leurs potentiels nouveaux débouchés. Plusieurs essais cliniques suggèrent en effet qu’ils pourraient aussi diminuer les risques d’apnée du sommeil, d’insuffisance rénale et cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, et agir positivement sur les addictions (alcool, tabac), la stéatose hépatique et les maladies de Parkinson et d’Alzheimer.

« Cela rappelle l’arrivée des statines il y a trente ans. Les articles de recherche sur leurs vertus supposées pour prévenir les fractures des hanches, Alzheimer ou certains cancers, au-delà de leur utilisation dans l’hypercholestérolémie, ont foisonné. Finalement, rien n’a été confirmé », met en garde Mahmoud Zureik, à la tête d’Epi-Phare, l’agence publique qui mesure l’efficacité et la sécurité des médicaments.

[lireaussi:9297]

Comment stars et influenceurs promeuvent l'Ozempic

Mais ces vidéos TikTok d’anonymes, retrouvées – en moins grand nombre, cependant – sur Facebook ou Instagram, ne sont pas les seules à expliquer l’engouement pour l’Ozempic. Plusieurs influenceurs ont donné un sacré coup d’accélérateur à la popularité de ce médicament. Elon Musk, le sulfureux patron du réseau social X (ex-Twitter), de Tesla et de SpaceX, a par exemple confié sur son réseau social que le médicament Wegovy– dont le pricipe actif, le sémaglutide, est le même que pour l’Ozempic – était le secret de sa forme. Les membres de la famille Kardashian seraient aussi des adeptes, tout comme l’actrice américaine Whoopi Goldberg, l’Australienne Rebel Wilson, les chanteurs Robbie Williams ou Boy George, qui n’ont eu aucun problème à reconnaître qu’ils s’étaient procuré de l’Ozempic ou un médicament similaire pour perdre du poids.

Fin 2023, la célèbre présentatrice américaine Oprah Winfrey a aussi révéléau journal People qu’elle avait eu recours à un médicament anti-obésité, déclaration qui a placé WeightWatcher, l’entreprise de programmes minceur avec qui elle collaborait depuis 2015, en très grande difficulté. L’action en bourse de l’entreprise a en effet diminué de 90% depuis cette annonce.

[lireaussi:8623]

Wegovy, un autre Ozempic

Depuis le mardi 8 octobre 2024, le Wegovy est aussi commercialisé en France. Ce traitement, qui contient donc le même principe actif que l’Ozempic, est destiné cette
fois spécifiquement à la perte de poids, mais uniquement des personnes obèses. Aux États-Unis, ce médicament est autorisé depuis 2021 et, comme l’Ozempic, il fait sur les réseaux sociaux l’objet de nombreuses incitations au détournement. Pour anticiper les débordements, l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) a
restreint fortement ses possibilités de délivrance. La prescription devra être réalisée obligatoirement par un médecin spécialiste en endocrinologie-diabétologie-nutrition, et uniquement en cas d’échec d’une prise en charge nutritionnelle « bien conduite ».

Le médicament (qui coûte de 274 à 365 euros par mois, non remboursés) est destiné seulement aux personnes ayant unindice de masse corporel (IMC*) supérieur à 35, donc souffrant d’un surpoids sévère ou massif. De quoi attiser pourtant, cette fois encore, la convoitise de tous ceux qui n’entreraient pas dans les cases...

Un emballement inquiétant qui peut léser de vrais patients

L’emballement sur les réseaux sociauxa contraint de nombreuses agences sanitaires à renforcer leur vigilance sur les cas de mésusage. En France, début octobre 2024, l’ANSM exigeait des prescripteurs qu’ils se conforment aux recommandations des experts, à savoir ne pas initier de nouveaux traitements et les réserver aux patients diabétiques présentant des risques cardiovasculaires avérés.

« Environ 700 000 personnes en France prennent ce type de traitements. On va arriver très rapidement au million, et l’utilisation de ces molécules va encore augmenter dans les années à venir », déclarait en juillet dernier à l’AFP la Dre Isabelle Yoldjian, directrice médicale au sein de l’ANSM.

Selon l’Assurance maladie, seulement 1,5 % des patients seraient en situation de mésusage. Mais, selon l’ANSM, « ces taux s’appuient uniquement sur les chiffres de remboursements et ne reflètent probablement pas l’ampleur de ces mésusages ».

Le problème, c’est que ces derniers se feraient au détriment des personnes diabétiques qui peuvent avoir des difficultés
d’accès à leur traitement.

[lireaussi:8844]

Contrefaçons : des effets secondaires graves

Depuis deux ans, face au succès stupéfiant des analogues du GLP-1, comme l’Ozempic et le Wegovy, mais aussi le Mounjaro de la compagnie pharmaceutique Eli Lilly – principal concurrent de Novo Nordisk –, les laboratoires font face à de grosses tensions d’approvisionnement qui ont mis des patients diabétiques ou en très fort surpoids en grande difficulté. Même si Novo Nordisk a annoncé fin 2023 avoir investi dans de nouvelles usines de production, notamment à Chartres (Eure-et-Loir) et à Kalundborg, au Danemark, ces tensions ont ouvert la porte à de multiples contrefaçons.

En juin 2024, l’OMS a indiqué avoir découvert aux États-Unis, au Brésil et en Grande-Bretagne des stylos injecteurs d’Ozempic contrefaits, contenant d’autres substances que le sémaglutide, comme du liquide physiologique ou, pire, de l’insuline. Quelques mois plus tôt, c’est l’Agence européenne des médicaments qui mettait en garde contre de fausses seringues circulant sur le Vieux Continent et identifiées chez plusieurs grossistes allemands et autrichiens. Au Royaume-Uni et en Autriche, des utilisateurs de ces contrefaçons ont même été hospitalisés en urgence en raison d’effets secondaires graves (hypoglycémie sévère, coma, crise d’épilepsie...).

[lireaussi:8524]

Vomissements, pancréatites : des produits pas anodins

Ce que les vidéos des réseaux sociaux évitent de dire, c’est que l’utilisation de ce « produit miracle » n’est pas sans risque.
Des études ont en effet montré qu’il multiplie par 9 le risque de pancréatite (inflammation potentiellement grave du pancréas)
et par 4 celui d’occlusion intestinale. Il est aussi soupçonné d’augmenter le risque de cancer de la thyroïde, d’allergie, de pensées suicidaires et d’automutilation.

Il comporte par ailleurs des effets secondaires très désagréables tels diarrhée, constipation, nausées ou vomissements. Enfin, le retard de la vidange gastrique pourrait poser problème en cas d’anesthésie générale en raison du risque de régurgitation et d’aspiration bronchique. Même si la base scientifique de l’efficacité de l’Ozempic est solide, il est loin d’avoir
épuisé toutes les connaissances à son sujet, notamment ses risques pour la santé. De plus, c’est un traitement qui doit être pris à vie ; en cas d’arrêt, il peut en effet entraîner un effet rebond sur la prise de poids.

Prendre de l’Ozempic sans suivi médical sérieux est donc extrêmement risqué. Preuve que toutes les leçons de l’affaire du Médiator n’ont pas encore été tirées...

[lireaussi:9346]

[lireaussi:8958]

En savoir plus