Méthodes vidéos

Citoyens, citoyennes, à vos fourchettes !

Dans son dernier ouvrage Sauvons notre alimentation. À table, citoyens ! Christian Rémésy nous engage à reprendre en main notre alimentation. Pour ce fils de paysan devenu directeur de recherche en nutrition à l’Inrae, faire le choix d’une alimentation riche en produits végétaux naturels a un impact sur l’équilibre nutritionnel et la santé des populations mais également sur l’avenir de nos campagnes.

La rédaction

Alternative Santé : Dans votre livre, vous insistez sur le rôle prépondérant du microbiote intestinal dans l’histoire humaine…

Il est certain que l’Homme lui doit sa survie. Avant l’agriculture, qui a permis de fournir des plantes très riches en énergie, l’être humain vivait soit de la chasse, soit de la cueillette. Si la chasse n’était pas efficace, nos ancêtres Sapiens étaient amenés à consommer quantité de produits végétaux. Ils ont survécu grâce à la digestion par le microbiote intestinal de ces végétaux.

Nos ancêtres vivaient en symbiose avec leur microbiote, en ce sens qu’ils lui fournissaient assez de produits végétaux complexes pour que son développement soit harmonieux. Nos intestins étaient extrêmement développés. Des milliers d’années plus tard, ce microbiote est devenu plus facile à héberger et à nourrir. Simplement, nous sommes allés trop loin, puisque depuis à peine cinquante ans, l’industrie agroalimentaire a inondé les supermarchés de tant de produits transformés que la disponibilité en fibres alimentaires a énormément diminué. En conséquence, le microbiote de nos contemporains est très mal nourri et entretenu. Dans ces conditions, la symbiose devient insuffisante et les conséquences sur la santé sont désastreuses : le microbiote, par la diversité de sa flore, influence en effet le développement et l’entretien du système immunitaire.

[lireaussi:8938]

Vous mettez en avant le discours réducteur lié au concept de calories. Pouvez-vous développer ?

L’industrie agroalimentaire et la science sont toutes deux impliquées dans l’émergence de ce discours. La science s’est mise à vulgariser le savoir qu’elle avait acquis en matière de digestion, de physiologie et de métabolisme. Elle a démontré que la digestion était déterminée par des nutriments eux-mêmes déterminés par leurs calories spécifiques. Et ces données scientifiques indéniables ont été utilisées par l’industrie agroalimentaire pour manipuler les aliments et attribuer une belle étiquette à tous leurs produits manufacturés.

Quelles ont été les conséquences de ce discours ?

Au lieu de considérer l’alimentation dans la diversité de ses composantes, on l’a réduite à des allégations nutritionnelles. Le discours sur les effets spécifiques des nutriments et des calories a, par exemple, été vulgarisé pour le cholestérol, les acides gras, etc. Les consommateurs ont alors commencé à se représenter une alimentation idéale par rapport à leur compréhension élémentaire de la nutrition. L’idée qu’il fallait absolument des protéines animales, riches en acides aminés essentiels, a pris une importance considérable dans leur esprit.

[lireaussi:5087]

Tout cela rejoint le concept de matrice alimentaire…

Oui. La matrice alimentaire est la grande absente de ce discours. L’impact des matrices végétales sur l’intestin a été très mal vulgarisé et s’est résumé aux besoins du microbiote en termes de fibres alimentaires. Il faut rappeler que ces fibres cellulaires doivent être longues et intactes, chargées de micronutriments divers. Les fibres broyées, appauvries, transformées n’ont pas le même effet positif sur le microbiote.

[lireaussi:8441]

ZOOM // Le Nutri-score a-t-il éclairé le consommateur ?

Nutri score

Non. Il a créé un biais énorme car il n’a pu s’appliquer, au départ, qu’aux produits transformés. Les acheteurs se sont sentis rassurés par l’emballage contenant soi-disant un produit transformé plus ou moins bon pour la santé. Le Programme national nutrition santé envisagerait un Nutri-score dédié aux produits non transformés.

La question est de savoir de quelle façon le consommateur pourra distinguer un fruit de qualité, produit en plein champ dans de bonnes conditions, d’un fruit produit dans des conditions intensives, ayant subi une croissance forcée. Éclairer le consommateur sur la qualité réelle d’un produit reste très difficile.

[lireaussi:9125]

D’après vous, comment faudrait-il se nourrir ?

Je pense que le bon sens joue un rôle essentiel. Le goût est très utile aussi. Un fruit sans goût, ennuyeux à manger, n’est certainement pas bon pour la santé. Il peut parfois même contenir des pesticides. Ensuite, il faut se soucier de l’origine de ce fruit : qu’il soit local, de saison, mais aussi qu’il ait poussé en plein champ. Le consommateur doit faire preuve de jugeote.

Qu’appelez-vous " l’assiette citoyenne " ?

Dans cette assiette, il faut, en début de repas, commencer par satisfaire son appétit par des crudités. Le fonctionnement digestif est amélioré par l’apport de crudités à ce moment-là. Ces crudités peuvent être assaisonnées avec des huiles vierges et une source d’acidité (vinaigre de vin, de cidre ou citron). Elles peuvent être complétées par des légumes secs. Ensuite, le plat principal devrait toujours être composé d’une petite portion de produits animaux, de féculents et de légumes. Cette base, à décliner au quotidien, correspond aux besoins des individus et ne nécessite pas de consulter des livres de recettes parfois compliquées.

Vous consacrez un chapitre aux féculents. Pourquoi est-il nécessaire de les réhabiliter ?

Les féculents constituent le meilleur moyen de satisfaire nos indispensables besoins en glucose. Et puis il y a cette association tellement bénéfique entre féculents, céréales et légumineuses qui fait que l’on peut se nourrir efficacement pour pas cher. Sauf que ce type de consommation n’intéresse pas vraiment l’industrie agroalimentaire, qui mise davantage sur la vente de biscuits et d’autres produits transformés.

Les féculents, comme le pain d’ailleurs, ne bénéficient pas d’une image nutritionnelle assez forte. C’est regrettable parce qu’il vaut mieux se nourrir de féculents – pâtes, riz, pommes de terre, légumes secs… –, accompagnés de quelques légumes et de produits animaux plutôt que de produits transformés.

Vous dites que le pain a mauvaise presse. Alors qu’est-ce qu’un bon pain ?

Je pense qu’il doit sa réputation au fait que certains sont trop salés ou ne possèdent pas les qualités nutritionnelles requises. Quoi qu’il en soit, un bon pain est fait avec des farines au moins de type 80 (T80). Là aussi, je regrette que les farines ne soient pas assez décrites au grand public. Dès que l’on a affaire à des farines bises semi-complètes (ou T80), cela signifie que l’on a changé de ferments, que l’on est passé de la levure au levain, réduisant ainsi la concentration en sel.

On est donc dans un contexte plus vertueux. Le pain ne bénéficiant pas d’une lisibilité nutritionnelle suffisante, j’ai proposé la création d’une appellation " pain nutrition " pour promouvoir des pains de haute valeur nutritionnelle confectionnés avec des farines bises ou plus complètes, panifiés au levain et avec une teneur en sel réduite.

[lireaussi:8320]

[lireaussi:8302]

Zoom // Qu’est-ce que la nutriécologie ?

Nutriécologie : manger sain, local et écologique

C’est un terme que j’ai créé qui me tient à cœur. Dans la nutriécologie, il s’agit de favoriser des circuits qui permettent au maximum à l’agriculture de vivre. Et réciproquement, l’agriculture doit fournir des denrées alimentaires adaptées à la physiologie et à la santé humaine.

Si l’on continue à consommer cette masse de produits transformés, l’essentiel de la plus-value continuera d’aller à l’industriel et au commerçant. L’agriculteur ne recevant que la partie congrue. Consommons de vrais aliments !

[lireaussi:9044]

Comment remettre notre alimentation sur de bons rails ?

Pour que le système évolue, il faut appuyer sur plusieurs leviers. Le premier est la demande des consommateurs, qui influence la production alimentaire. Dans les années 1960-1970, les cadres se sont mis à manger beaucoup de viande, et les classes populaires ont voulu faire pareil. Si aujourd’hui les classes moyennes, sans doute plus averties sur ces questions, changeaient leur mode d’alimentation, cela aurait de même un effet d’entraînement sur des classes moins favorisées.

Ensuite, l’agriculture devrait elle aussi évoluer à travers la création d’un réseau de petites fermes qui soit capable d’alimenter les circuits courts. Ce réseau devrait, à terme, supplanter le réseau actuel. À cela, j’ajouterais que les agriculteurs ont à se préoccuper de l’alimentation humaine. Même s’ils n’ont pas l’envie de produire des légumes en plein champ parce que cela représente beaucoup de travail, c’est quelque chose de nécessaire.

La question alimentaire est à prendre dans sa globalité, à la fois en tenant compte de la satisfaction des besoins humains, de la responsabilité citoyenne et, en amont, du respect de l’écologie. On ne peut pas produire des végétaux ou élever des animaux dans n’importe quelles conditions, c’est une évidence.

Sauvons notre alimentation. À table, citoyens !, éd. Thierry Souccar, 190 p., 15 €.

[lireaussi:7677]

[lireaussi:8172]

En savoir plus