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Interview : scandale des Ehpad

Dans un ouvrage* très documenté, le journaliste Victor Castanet raconte le quotidien d’un Ehpad à Neuilly-sur-Seine. Il dénonce un système organisé au plus haut niveau du groupe Orpea, dont le but est la réduction des coûts, avec pour principale conséquence la maltraitance des résidents.

Élise Kuntzelmann

Comment vous est venue l’idée d’enquêter sur le quotidien de cet établissement géré par le leader mondial du secteur ?

Au départ, j’ai été alerté par des salariés : soignants, aides-soignants et cadres infirmiers. Ils m’ont informé de dysfonctionnements graves dans l’un des établissements les plus luxueux et les plus chers de France, situé à Neuilly-sur-Seine, et qui s’appelle Les Bords de Seine. Il coûte entre 6 500 euros, pour l’entrée de gamme, et 12 000 euros par mois, voire plus. Véritable vitrine du groupe, il reçoit la visite d’investisseurs et d’actionnaires.

Quels sont ces dysfonctionnements ?

Les salariés témoignent de manquements graves, de carence en personnel et de rationnement sur des produits de santé tels que les protections (les couches), mais aussi sur les produits d’alimentation. Mon enquête a commencé par la rencontre de salariés et de familles qui m’ont tous décrit des situations qu’ils assimilent à de la maltraitance. C’est à partir de ces premières informations que je me suis demandé " Si cela se passe de cette façon dans l’Ehpad le plus cher de France, qu’en est-il ailleurs ? " Je suis donc allé voir quantité d’autres établissements partout en France. Je suis entré en contact avec de nombreux directeurs dans le Sud – Marseille, Aix-en-Provence… –, mais aussi à Brest, en Normandie, dans le Nord, l’Est… J’entendais systématiquement les mêmes insuffisances liées au rationnement des produits de santé et au manque de personnel. L’étape suivante de mon investigation a consisté à mettre en exergue un problème plus systémique résultant de consignes lancées par la direction générale.

Est-ce là que vous avez décidé de remonter l’échelle décisionnelle du groupe ?

Oui. Les dérives sont connues depuis des années mais elles étaient relatées par " la base " d’Orpea, il ne s’agissait que d’un constat. Il a donc fallu que j’échange avec les personnes situées à un haut niveau hiérarchique, autrement dit des directeurs régionaux, des personnes du siège, du service achat, du service RH et du service médical. Bref, des cadres dirigeants qui ont osé témoigner à visage découvert et fournir des documents. C’est cela qui m’a permis de décrypter le système organisé par la direction générale.

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Pouvez-vous nous en dire plus sur la mise en place de ce fonctionnement ?

C’est un système organisé par la direction générale qui repose sur une réduction des coûts jusqu’à l’os. Pour ce faire, elle rationne les produits de santé et les produits d’alimentation, et essaye en permanence d’optimiser la masse salariale pour jouer sur le nombre de postes de soignants. Il est mis en place grâce à des logiciels et des applications édités par le siège. Les directeurs d’établissements qui sont sur le terrain n’ont pas de marge de manœuvre quant au nombre de postes qu’ils peuvent prévoir ou sur le type de protections à disposition d’un résident. Ce sont des applications qui décident à leur place.

Les directeurs d’exploitation n’ont-ils donc aucun pouvoir ?

Non, ils sont comme des super secrétaires qui ne contrôlent plus leur résidence. Le plus souvent, ils sont autant victimes que les pensionnaires ou le personnel soignant. Ces directeurs m’ont parlé à la fois de la perte de pouvoir sur le terrain et de l’industrialisation de la prise en charge des personnes âgées. La direction générale, composée du fondateur Jean-Claude Marian, du directeur général Yves Le Masne qui vient d’être limogé et du directeur général délégué en charge des opérations et " cost-killer "1 du groupe, Claude Brdenk qui a quitté Orpea, contrôle tout au plus haut niveau.

Les contrôles sont défaillants, dites-vous. Comment se déroulent-ils ?

Il s’agit d’une information provenant d’un ancien dirigeant de Clinea, la filiale clinique d’Orpea. Les contrôles étaient peu nombreux et, s’il devait y en avoir, les établissements étaient prévenus à l’avance. Au-delà de la visite de conformité lors de l’ouverture d’une clinique, il pouvait ne pas y avoir de contrôles pendant des années. Le plus souvent, ils étaient déclenchés suite à des alertes de familles auprès des Agences régionales de santé (ARS). Dans ce cas, l’Ehpad était souvent averti trois semaines à un mois à l’avance. Ce qui laisse le temps d’ajuster les contrats de travail, de faire en sorte que tout soit impeccable.

De quelle façon les Ehpad sont-ils financés ?

Le tarif hébergement est pris en charge par les familles des résidents. Les produits de santé et le personnel sont payés par de l’argent public : des dotations des conseils départementaux et des ARS qui représentent entre 1 et 2 millions d’euros par an et par établissement, soit 300 millions d’euros pour l’ensemble des Ehpad d’Orpea. Les témoignages font état de pratiques qui auraient permis de capter une partie de cet argent qui, en principe, doit être employé à 100 % au bénéfice des personnes âgées.

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Ce que vous dénoncez concerne-t-il tous les Ehpad ?

J’ai eu des témoignages sur ce groupe et je ne me permettrais pas de dire ce qu’il s’est passé ou pas ailleurs.

La mission d’évaluation lancée par Orpea dans ses propres structures a-t-elle un sens ?

Je pense que s’il y a une mission d’évaluation ou de contrôle qui doit être entreprise, elle ne peut être initiée que par une autorité indépendante, sous la forme d’une mission de l’État, par exemple. En aucun cas, elle ne peut émaner de groupes choisis par l’entreprise elle-même.

Le directeur général France d’Orpea et le nouveau PDG ont été convoqués le 1er février par la ministre chargée de l’Autonomie. Qu’attendez-vous de cette initiative ?

Les témoins de cette enquête qui ont contribué à faire bouger les choses attendent surtout que les responsables rendent des comptes. Ils espèrent même une refonte du système. L’État doit revoir les procédures de contrôle de ces Ehpad et les systèmes de financement. Aujourd’hui, ils sont financés par de l’argent public, sans corrélation à de vrais indicateurs de qualité. Il n’existe pas en France d’indicateur fiable définissant si un établissement se comporte bien ou pas. Certains députés reconnaissent ce manque. Tout le monde aspire à une réforme générale bien plus importante que ce qui est fait. Mon travail en tant que journaliste était de rapporter des témoignages qui mettent au jour les dérives du leader mondial. Maintenant, les politiques doivent s’en saisir et agir.

Plaidez-vous pour une sorte de droit à la dignité ?

Je plaide pour une réforme du système, à la fois sur les modes de financement et de contrôle et pour une réflexion globale sur la manière dont on traite nos aînés. C’est un sujet qui a été trop longtemps abandonné.

Vous attendiez-vous à un tel retentissement boursier ?

Outre la prise de conscience de l’opinion publique et de la classe politique qu’il y a urgence à agir, Orpea a subi un krach boursier que je ne m’imaginais pas si violent. Le groupe est fragilisé. Plus globalement, c’est le secteur qui se fissure. Le syndicat national des maisons de retraite privées (Synerpa) s’est, je pense, rendu compte de l’ampleur des dérives d’Orpea et se questionne sur lui-même, sur la manière dont cela a pu lui échapper…

Vous continuez de recevoir des témoignages. Allez-vous poursuivre votre enquête ?

Je reçois des centaines de messages de familles et de salariés qui veulent porter plainte, donner de nouveaux éléments ou évoquer d’autres dérives. Cela va nécessiter du temps pour prendre connaissance de tout cela. Je vais suivre médiatiquement la sortie du livre, essayer d’être là pour mes sources. En bref, être occupé à ce que ce sujet soit pris à bras-le-corps.

Êtes-vous touché au niveau familial par la problématique ?

D’un point de vue personnel, je suis très proche de mon grand-père. À 95 ans, il est à la fin de sa vie. Tout au long de mon enquête, qui a duré près de trois ans, je continuais bien entendu à le voir et me questionnais sur le fait de le placer ou non en Ehpad, ce qui est devenu inimaginable.

1. Littéralement " chasseur de coûts "

* Les fossoyeurs, éd. Fayard, 2022, 22,90 €.

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