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"Certaines molécules chimiques imitent les hormones et trompent le corps"

Ils s’appellent pesticides, produits pharmaceutiques, plastifiants, parabènes, polybromés et perfluorés. Les « 6P », pour six poisons, comme les appelle la journaliste Corinne Lalo dans son dernier livre*, nous entourent. Ces six principales familles de perturbateurs endocriniens sont pourtant responsables d’effets délétères sur notre santé et notre environnement.

Marjorie Charpentier

La définition de « perturbateur endocrinien » semble difficile à poser, laquelle avez-vous retenue ?

Dans mon livre, je traite de l’apparition du terme « perturbateur endocrinien » lors de la déclaration de Wingspread en 1991. C’est une forme d’affirmation de cette notion après trente ans d’études scientifiques qui ont révélé les effets des produits chimiques sur les hormones. Je trouve que le terme de perturbateurs hormonaux est plus compréhensible pour le grand public. J’aime aussi employer le terme « hormonotoxiques », de mon invention.

Il apparaît que le principal danger de ces produits est qu’ils trompent le corps…

Les hormones ont au sein de l’organisme le rôle de messagères. Ce sont des molécules chimiques avec une certaine structure qui vont se fixer au récepteur d’une autre cellule et délivrer un message que celle-ci va appliquer. Cela fonctionne sur le principe de la clé et de la serrure. Mais si un produit chimique qui a une structure similaire à celle de l’hormone occupe le récepteur, il empêche la transmission du message. Ces molécules chimiques imitent les hormones et trompent le corps.

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Vous insistez sur les effets d’accumulation et les impacts à long terme sur notre corps…

On s’est mis à utiliser ces substances chimiques dans l’agriculture ou l’industrie parce qu’elles sont plus toxiques pour les « nuisibles » mais aussi moins biodégradables. C’est le cas de nombreuses autres molécules chimiques : c’est pour cela que l’on parle de POP, des « produits organiques persistants », qui restent dans les écosystèmes et ont des effets à long terme. Il s’agit d’une pollution planétaire qui a des effets dans le temps et dans l’espace. N’étant pas naturels, ces produits sont très difficiles à dégrader pour l’organisme. De plus, les 6P, les six principales familles de perturbateurs hormonaux, sont conçus pour être particulièrement résistants.

Les effets de ces 6P sont-ils sous-estimés dans le règne animal alors qu’ils pourraient être une des raisons majeures de l’extinction des espèces ?

Le réchauffement climatique est surévalué par rapport à l’impact de l’industrie chimique dans la question de l’effondrement de la biodiversité. Si l’on se penche sur la problématique de la Grande Barrière de corail en Australie, on a tendance à ne parler que de réchauffement des eaux. Mais quand on analyse la teneur en pesticides de cet écosystème, cela explique une partie du problème. On constate aussi que les comportements de reproduction de certains animaux sont affectés par les hormonotoxiques. Une étude sur des ibis a révélé que l’intoxication au mercure modifiait leurs comportements : les mâles choisissaient pour plus de la moitié d’entre eux de nicher avec d’autres mâles plutôt qu’avec des femelles. Et la fécondité de ces dernières était réduite.

Les 6P ont des effets sur des maladies comme le cancer. Par quel biais ?

L’œstrogène est une hormone qui aide à la multiplication des cellules et agit comme un carburant pour la multiplication cellulaire de l’embryon dans le corps des femelles. Lorsque l’on veut fabriquer un cancer en laboratoire, on arrose une cellule d’œstrogènes. C’est d’ailleurs comme cela que la chercheuse Ana Soto a compris que ses tubes à essais contenaient une substance favorisant le cancer. Elle avait observé une croissance anormale dans les tubes témoins. Il s’agissait de bisphénol A, présent dans certains plastiques. Beaucoup de molécules chimiques ont un impact féminisant qui favorise le cancer. Il n’y a qu’à observer le scandale du chlordécone à la Martinique et en Guadeloupe, longtemps nié par les autorités sanitaires. Ces régions ont le record du monde de cancer de la prostate.

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Vous mettez en lumière les effets de ces substances sur le système reproductif…

Lors de la formation de l’embryon, celui-ci devient mâle (XY) ou femelle (XX). Durant les deux premiers mois, le stade est indifférencié, le fœtus possède les deux potentialités. Plus tard, le corps sécrète des hormones, féminines ou masculines, qui atrophient l’autre partie. Ce processus peut être dérangé par des perturbateurs hormonaux, causant des anomalies de différenciation sexuelle. C’est plus visible chez les garçons (micropénis, testicules non descendus) car leurs organes reproducteurs sont apparents, mais les femmes sont aussi touchées : l’endométriose serait entre autres due à un défaut de migration des cellules de l’embryon. Le Pr René Haber a effectué des tests sur des phtalates. Ceux-ci ont la capacité de diviser par deux le taux de l’hormone antimüllérienne chez les mâles, soit l’hormone anti-femelle.

Concernant le Distilbène, quels sont les effets que vous avez pu mettre en évidence ?

Le Distilbène est un médicament qui a été administré aux femmes enceintes pour faire office d’hormone féminine car on pensait que les fausses couches étaient dues à un manque d’hormones. En cherchant des molécules similaires aux hormones féminines, le Distilbène a été développé. Dans les années 1930, on a aussi trouvé un autre dérivé du pétrole : le bisphénol A. Conçu à la base comme une hormone féminine mais moins efficace, celui-ci sera finalement assigné à la fabrication du plastique.

Cependant, le plastique aura toujours des effets hormonaux, un bébé qui boit dans un biberon en plastique absorbe des œstrogènes, avec ses effets négatifs sur les deux sexes. L’affaire du Distilbène est particulièrement marquante car tout s’est passé comme si les femmes à qui ce produit a été prescrit avaient servi de cobaye. Les premiers effets observés ont été des cancers du vagin chez de très jeunes filles dont les mères s’étaient vu prescrire ce produit. Des détections de cancer du sein chez les mères ont suivi mais aussi des anomalies à la naissance dans le système génital des enfants des deux sexes. Ces anomalies de différenciation sexuelle et autres troubles se répercutent à travers les générations. Nous en sommes à la troisième, et celle-ci présente toujours des malformations.

Vous semblez établir un lien entre les 6P et le Covid…

Une étude danoise a montré que les patients dont le sang était plus imprégné de perfluorés avaient plus tendance à développer des formes graves de Covid. À cela s’ajoute le fait que les comorbidités, obésité ou diabète, étaient souvent elles aussi liées aux hormonotoxiques. Il y a donc un lien manifeste entre formes graves du Covid et la présence de perturbateurs hormonaux. Ceci démontre l’importance de prendre en compte la santé de l’hôte du virus.

Les effets de cette pollution sont-ils réversibles ?

Dans les années 1960, la biologiste Rachel Carson, auteure de Printemps silencieux, a posé un constat : on est à la croisée des chemins. On peut choisir la facilité et continuer à polluer, ou la difficulté en arrêtant la pollution chimique. La nature pourrait alors reprendre ses droits mais il faut de la volonté.

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Dans votre livre, vous évoquez une grand-mère qui pose des constats difficiles à entendre…

J’ai pris l’image de la grand-mère pour véhiculer une notion de sagesse et rendre hommage à des pionnières comme Rachel Carson ou Ana Soto. De fait, il s’agit d’une forme de bon sens. Je travaille depuis des années à dénoncer la pollution chimique et les pesticides. Alors, certes, on ne peut pas tout éviter, mais il faut quand même essayer de ne plus faire certaines choses, comme cuire de la nourriture dans du plastique étirable.

Y a-t-il des produits plus nocifs que d’autres ?

Le plus important concerne les femmes enceintes. Elles ne devraient prendre aucun médicament. Au Danemark, on leur conseille d’ailleurs de ne pas prendre de paracétamol qui provoque une féminisation des garçons. Sauf urgence absolue, il faut éviter vaccins et médicaments durant cette période.

En 1962, Rachel Carson, biologiste américaine, publie Printemps silencieux. Cet ouvrage, régulièrement cité lorsque l’on évoque la question de l’effondrement de la biodiversité, est connu pour avoir participé à la prise de conscience écologique mondiale. La biologiste pose un constat affligeant : les pesticides, et particulièrement le DDT, ont un impact délétère sur la biodiversité et surtout sur les oiseaux. Dès les années 1960, Carson alerte sur un phénomène qui va prendre une ampleur mondiale, dénonce les pratiques de l’industrie chimique, et appelle à un changement de nos modes de vie. Un classique à lire et à relire, pour mieux comprendre le danger de la pollution de l’environnement par les produits chimiques.

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