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Toxoplasmose : en cause dans les troubles psy

  • Toxoplasma gondiToxoplasma gondi
Article paru dans le journal nº 52

Depuis plus d’une décennie, quelques équipes de recherche constatent un lien statistique plus ou moins fort entre infection à la toxoplasmose et troubles neurodégénératifs (Parkinson, Alzheimer), ou toxoplasmose et troubles mentaux (manie, schizophrénie, psychoses, dépression, bipolarité, idéation suicidaire...). Certains vont jusqu'à supposer un lien entre la présence de ce parasite dans le corps (qui concernerait jusqu'à 50 % des Français) et une plus grande propension aux comportements à risque. De nouvelles méta-analyses confortent certains de ces liens et interrogent sur la capacité du parasite à modifier nos comportements.

Article mis à jour le 05/01/2023 par La rédaction

La toxoplasmose, c’est bien ce truc à quoi les femmes enceintes doivent faire attention pendant leur grossesse ? Gagné, c’est bien ça ! En effet, la toxoplasmose, lorsqu’elle est contractée par la maman, risque fort de contaminer bébé, avec des conséquences potentiellement graves.

Mais autrement, généralement la toxoplasmose on s’en moque, c’est complètement bénin. Ah bon ? Finalement, peut-être pas tant que cela. Un peu à l’image d’un autre indésirable – le cytomégalovirus – traité avec autant de désinvolture dans la population adulte, il semble que la toxoplasmose puisse avoir des répercussions bien plus sérieuses qu’on ne l’imaginait jusqu’ici, en particulier au niveau psychique et comportemental.

Une infection courante, y compris en France

On estime qu’une grande partie de la population mondiale est séropositive à la toxoplasmose, particulièrement en Amérique du Sud. La France est parmi les pays les plus touchés au monde : une bonne moitié de sa population serait déjà infectée d'après l'ANSES.

Mais comme il n’y a aucun symptôme apparent dans la très grande majorité des cas, on ne s’en rend pas compte. C’est à peine si les ganglions lymphatiques sont un peu enflés ou si l’on ressent une fatigue inhabituelle pendant quelques jours, avant que le parasite passe en mode « sous-marin »…

Comme de nombreux parasites humains, la toxoplasmose (du nom de son microbe, Toxoplasma gondii) se contracte par contact ou ingestion de viande de mouton, de porc ou de boeuf, de produits laitiers non pasteurisés, mais l’eau, la terre et donc les fruits et légumes qui y poussent, peuvent aussi être vecteurs de la maladie s’ils sont contaminés, notamment par des selles d’animaux porteurs comme les félins. Heureusement, le parasite peut être détruit par la cuisson, dès lors que celle-ci atteint 70°C.

Les personnes immunodéprimées, dont celles touchées par le Sida, sont plus vulnérables à la toxoplasmose, qui peut entraîner chez elles des atteintes rétiniennes et des dégénérescences de tout ou partie du système nerveux. Les femmes enceintes doivent être spécialement vigilantes, car selon le stade de la grossesse, le foetus peut subir des dommages graves ; cécité, déficience intellectuelle, anomalies cardiaques et cérébrales, mais aussi naissance prématurée ou avortement

Heureusement, nous avons en France un programme de dépistage mensuel pour les femmes enceintes à sérologie négative qui permet d’envisager un traitement antibiotique suffisamment tôt pour minimiser le risque encouru par le foetus.

Un lien entre toxoplasmose et troubles mentaux ?

Depuis plus d’une dizaine d’années, quelques équipes de recherche mettent en évidence de possibles liens entre toxoplasmose et troubles mentaux. Alors que l’on croyait Toxoplasma gondii (Tg) inoffensif envers les enfants et les adultes en bonne santé, on le soupçonne maintenant d’avoir des effets insidieux sur le cerveau ; même si le système immunitaire arrive à neutraliser le parasite, celui-ci se met seulement en sommeil, et par la suite s’enkyste, préférentiellement dans les muscles et le cerveau, il semble favoriser des troubles comme la schizophrénie, les psychoses, la dépression, l’épilepsie, les troubles neurodégénératifs ou la désinhibition.

Cette idée est venue d’une corrélation statistique établie entre certains troubles mentaux et une infection antérieure à Tg. En outre, certains patients schizophrènes ont plus d’anticorps contre la toxoplasmose que le reste de la population et une étude du National Collaborative Chicago-Based Congenital Toxoplasmosis Study a mis en évidence que des milliers de gènes étaient altérés par la présence du parasite, notamment des marqueurs pour les maladies de Parkinson et d’Alzheimer. En laboratoire enfin, l'infection volontaire de souris par toxoplasma gondii a entrainé des modifications dans leur cerveau caractéristiques d'Alzheimer (plaque amyloïde, protéine Tau).

En 2022, une étude menée en Chine et publiée dans Nature portant sur près de 3000 patients en psychiatrie a mis en évidence, par rapport à la population générale, une séroprévalence à T. gondii significativement supérieure chez les patients psychiatriques atteints de manie, de schizophrénie, de dépression, de trouble dépressif récurrent et de trouble bipolaire, l'âge étant un facteur influençant.

Avant même cette mise en évidence d'une corrélation statistique entre toxoplasmose et troubles psy, quelques chercheurs spécialisés dans le parasitage prenaient très au sérieux l’hypothèse, parce qu’ils savaient que les parasites ont la capacité de modifier le comportement de leurs hôtes pour assurer leur propre reproduction et leur multiplication.

Après tout, les exemples de ce cycle parasitique passant par la modification du comportement de l’hôte sont légion dans la nature ; des vers nématomorphe Spinochordodes poussant les criquets et sauterelles au suicide en passant par la guêpe Hymenoepimecis transformant la pauvre araignée Plesiometa argyra en zombie pour arriver à ses fins.

À un degré bien moindre, les parents attentifs qui ont eu à vermifuger leurs petits après une contamination par des oxyures ont pu constater, outre les signes physiques connus propices à la propagation (prurits, démangeaisons), que ces petits vers avaient également un impact sur le mental des enfants, sous la forme d’une plus grande nervosité et excitabilité, ou des problèmes de sommeil.

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La toxoplasmose induit un comportement "contre-nature"


Le cycle biologique de Tg comporte deux voies de multiplication : l’une, asexuée, s’effectue dans différents tissus chez les mammifères et les oiseaux. L’autre, sexuée, n’est possible que dans l’intestin des félidés, du chat en particulier, lequel excrète leurs oocystes (œufs du parasite), libres ensuite de contaminer l’eau, les sols et les végétaux, mais aussi d’être ingérés par de nouveaux hôtes potentiels, spécialement les rongeurs.

Robert Sapolsky, professeur de biologie et de neurologie à l’université de Stanford, étudie la capacité de la toxoplasmose à modifier le comportement des rats une fois infectés. Alors qu’un rat indemne fuit instinctivement toute odeur de chat, un rat infecté par Tg non seulement ne la fuit pas, mais est même attiré par elle. Serait-ce que Tg  influence le comportement du rongeur, son hôte, aux seules fins de sa perpétuation ? Ça y ressemble fortement…  

À y regarder de plus près, le Pr Sapolsky a découvert que Tg se dirigeait préférentiellement vers une partie du cerveau appelée amygdale, où se joue le conditionnement relatif aux peurs, et spécialement la peur des prédateurs. Dans cette partie du cerveau de la taille d’une amande, Tg semble être en mesure d’interrompre certaines connexions neuronales très spécifiques, car seule la peur du prédateur disparait, alors que les autres sont toujours actives !

De "même pas peur" à "fatale attraction"

Il y a donc deux mécanismes qui vont conduire le rat à sa perte une fois infecté par Tg : l’inhibition de la peur et l’attraction pour l’urine et les phéromones du chat. Dans les expériences, les rongeurs sains sont soumis à un gros stress induisant une fuite immédiate quand on les confronte à ces signaux physiologiques associés au chat. Mais les rats contaminés, désinhibés, montrent à leur endroit une attirance irrésistible… et fatale ! On a constaté il y a peu un phénomène similaire chez notre plus proche cousin cette fois, le chimpanzé.

"Pour la première fois, nous avons pu montrer qu'une telle manipulation parasitique s'effectue chez le primate d'une manière très spécifique" explique Clémence Poirotte, une des scientifiques en charge de l'étude. "Nous avons mis en évidence que chez le chimpanzé, les animaux infectés par la toxoplasmose perdaient leur aversion innée pour l'urine de léopard, leur seul prédateur naturel. (...) Notre étude conforte l'hypothèse que les capacités manipulatrices de T. gondi ont évolué chez les humains lorsque nos ancêtres étaient encore des proies pour la prédation féline. Les modifications du comportement chez l'humain pourraient donc être un héritage ancestral de notre évolution" ajoute-t-elle.

Tg semble donc s’y entendre pour devenir un cheval de Troie et transformer un comportement naturel de survie en un comportement anti-naturel de suicide, littéralement, dans le seul but de compléter son cycle biologique et revenir à l’endroit où il pourra satisfaire à sa reproduction sexuée. Avec pour bénéfice corollaire un essaimage non sexué grâce aux excréments, qui ne manqueront pas de contaminer tout ce avec quoi ils entreront en contact.

Un schéma transposable à l’être humain ?

L’explication de cette "perversion" du comportement du rongeur ou du primate infecté par Tg est fournie par l’examen de l’ADN du parasite. Celui-ci serait en mesure de sécréter de la tyrosine hydroxylase, une enzyme précurseur de la dopamine, ce neurotransmetteur intervenant dans le circuit cérébral de la récompense. Or, la dopamine est impliquée dans tout ce qui a trait au plaisir, depuis le bon repas au restaurant jusqu’aux drogues, en passant par la promenade à vélo ou les relations sexuelles.

Ce qui est stupéfiant avec Tg, c’est qu’il est bien le seul parasite connu à avoir développé cette aptitude, et qu’elle concerne uniquement cette compétence d’interférer avec le circuit de la récompense via la dopamine. La question qui vient donc tout naturellement est celle-ci : est-ce que c’est valable aussi pour nous, les humains, influencés que nous sommes par nos circuits dopaminergiques ? Sommes-nous susceptibles de passer sous la coupe d’un vulgaire protozoaire ?

À ce stade, il est important de préciser que le phénomène décrit précédemment concerne principalement les rats mâles. Le pourquoi n’est pas encore clair, mais il est probable qu’il y ait un lien avec la testostérone. Quelques équipes de chercheurs se sont donc penchées sur les conséquences d’une toxoplasmose chez l’homme. Il en ressort timidement que les humains infectés montrent statistiquement un surcroit d’impulsivité. Deux sources absolument distinctes ont également observé que les gens infectés par Tg ont 3 à 4 fois plus de probabilité d’être tués dans des accidents de la route dus à la vitesse excessive…

La désinhibition serait donc une conséquence réelle chez l’être humain, combinée à une attirance accrue pour les sensations fortes. Sapolsky relate d’ailleurs le témoignage d’un chirurgien qui lui confiait, lors d’une discussion à ce sujet, qu’un vieux confrère lui avait conseillé de toujours vérifier les organes avant transplantation quand ils viennent d’un accidenté de la route, en particulier à moto. Il avait observé que ces victimes étaient bien plus souvent porteuses d’une infection à la toxoplasmose.

Toxoplasmose : quels liens avec la schizophrénie ou les tentatives de suicide ?

Le Pr. Sapolsky se réfère à une littérature abondante qui établit un lien statistique entre toxoplasmose et schizophrénie. Les personnes développant ce trouble mental présentent un taux plus élevé d’infection à la toxoplasmose, tout comme elles présentent des niveaux de dopamine trop élevés. Cette association suggère-t-elle que la schizophrénie pourrait avoir une origine neurochimique ?

C’est ce qui mériterait d’être encore investigué, car la schizophrénie, comme la plupart des troubles mentaux, reste en partie une énigme. Actuellement, le principal traitement des troubles schizophrènes combine la prise de neuroleptiques avec une prise en charge psychologique et parfois sociale. Si certains malades s’en remettent plutôt bien, d’autres doivent vivre avec toute leur vie durant, tandis que quelques-uns sont condamnés à l’internement à cause d’une situation qui ne fait que s’aggraver.

Pendant longtemps, la voie infectieuse est restée minimisée par le milieu scientifique, voire niée. En 2016 encore, une équipe de chercheurs de l’université américaine de Duke s’applaiquait à démonter l’hypothèse du lien entre toxoplasmose et désordres neuropsychiatriques. Mais elle a bien dû constater dans ses conclusions qu’il existe "un lien faible" entre toxoplasmose et désordres mentaux.

Depuis, des études épidémiologiques ont pu à nouveau démontrer une correlation statistique forte : une méta-analyse regroupant 38 études a mis en évidence que la probabilité d'avoir une sérologie positive à Toxoplasma Gondi était 2,7 fois supérieure chez les personnes schizophrènes qu'en population générale.

Pour ce qui concerne la correlation entre infection à Tg et risque de suicide, les premiers questionnements ont émergé vers 2005 autour de l'équipe du docteur Teodor Postolache de l'université du Maryland. D'abord reçues avec circonspection ou incrédulité, ces hypothèses ont récemment trouvé une nouvelle actualité avec la publication d'une méta-analyse de 2019 et deux autres en 2020 sur le sujet. Ces trois méta-analyses récentes convergent pour valider une association modérée entre la séropositivité IgG de T. gondii et la tentative de suicide. En somme, les risques de tentative de suicide sont entre 39 et 57 % plus élevés chez les individus positifs pour T. gondii-IgG par rapport à la population générale.

Même s'il reste encore beaucoup à explorer, et encore plus à comprendre, l’influence d’une infection latente de toxoplasmose sur certaines facettes du comportement humain ne fait pas de doute et mérite que les recherches soient poursuivies. Car comme aime le dire Sapolsky, Dieu sait de quoi ces bestioles sont capables…


 

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