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Comment agit la psilocybine sur le cerveau ?

Article paru dans le journal nº 107 Acheter ce numéro
  • Comment agit la psilocybine sur le cerveau ?

Selon deux récentes études de pointe, la psilocybine (contenue dans certains champignons hallucinogènes) ne fonctionnerait pas sur le cerveau à la manière d’un simple antidépresseur. Ses bénéfices, dans certains troubles mentaux, dépasseraient en effet son impact sur nos récepteurs à la sérotonine. Elle aurait notamment une influence positive sur la plasticité cérébrale.

Article mis à jour le 08/03/2022 par Nihel Amarni

De plus en plus d’études rapportent l’impact potentiellement bénéfique, efficace et durable qu’aurait la psilocybine (molécule hallucinogène et psychédélique présente dans certains champignons) sur les troubles psychiques tels que la dépression, l’anxiété, l’addiction ou encore le stress post-traumatique. Les résultats jusqu’ici obtenus sont si encourageants que récemment l’État américain, à travers le National Institutes of Health (NIH), a même décidé de financer une vaste étude sur les effets thérapeutiques de la psilocybine avec de premières conclusions prometteuses.

Reste que les scientifiques cherchent encore à éclaircir les mécanismes d’action de cette molécule stupéfiante, et comment elle impacte notre psychisme et notre cerveau. C'est dans ce cadre que des chercheurs associés à l’Allen Institute for Brain Science (États-Unis) ont voulu analyser l’influence de cet hallucinogène sur certains types de neurones. Pour ce faire, l’équipe scientifique a tenté de stimuler, grâce à la psilocybine, les récepteurs de la sérotonine de morceaux de cerveau humain (extraits lors d’opérations sans lien avec l’étude). Étant donné les effets constatés de cette substance sur le bien-être psychique de certains patients dans les études cliniques disponibles, ils avaient initialement émis l’hypothèse que le psychédélique allait « hyperactiver » toutes les cellules portant le récepteur spécifique de « l’hormone du bonheur ». Or, au lieu de cela, si certaines de ces cellules se sont bien activées, d’autres au contraire se sont désactivées, mais surtout la plupart n’ont pas réagi à son contact. Des résultats intrigants qui ont été présentés à la mi-novembre au moment de la conférence 2022 de la Society for Neuroscience à San Diego.

Sérotonine : une mauvaise piste ?

 

Ce qui de premier abord pourrait paraître surprenant, ne l’est peut-être pas tant que ça. En effet, il y a quelques mois, Alternative Santé relayait des doutes de la communauté scientifique quant au rôle de la sérotonine dans la pathogenèse de la dépression. Une équipe de chercheurs du Collège universitaire de Londres affirmait alors : « Il n’y a aucune preuve convaincante que la dépression soit associée ou causée par des concentrations ou une activité de sérotonine plus faibles, il est temps de reconnaître que la théorie de la dépression fondée sur la sérotonine n’est pas étayée empiriquement ». Ainsi, l’efficacité de la psilocybine couplée aux résultats de l’étude américaine précédemment citée montre bien que la recherche d’un traitement contre la dépression doit explorer de nouvelles pistes.

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Une plus grande plasticité cérébrale

Une autre équipe de chercheurs de l’Imperial College London (Royaume-Uni) a fait le choix d’analyser les réseaux neuronaux du cerveau dans leur globalité quand soumis à cette molécule. Pour ce faire, ils ont directement administré des doses de psilocybines à des patients souffrant de troubles dépressifs majeurs. Outre des améliorations nettes observées sur les symptômes dépressifs des participants, les résultats obtenus par IRM se sont avérés surprenants. Ils ont révélé que la molécule psychédélique activait de nouvelles connexions neuronales tout en inhibant en parallèle d’autres réseaux neuronaux habituels chez la personne suivie. Cette réorganisation des réseaux neuronaux s’apparente donc à une augmentation de la plasticité cérébrale des participants. En d’autres termes, la psilocybine permettrait de « déprogrammer » plus facilement les circuits de pensées négatives chez les personnes dépressives, et de favoriser de nouveaux liens neuronaux et psychiques, potentiellement plus positifs. Pour le Dr David Nutt, un des auteurs de l’étude, la récupération d’une certaine flexibilité neuronale grâce à la psilocybine pourrait grandement expliquer son efficacité dans le traitement des symptômes dépressifs « Les personnes déprimées sont continuellement autocritiques. Elles continuent de ruminer, revenant encore et encore sur les mêmes pensées négatives, anxieuses ou craintives. Les psychédéliques perturbent cela. Les pensées critiques sont plus faciles à contrôler, et la pensée est plus flexible. »

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Risques de la psilocybine et cadre légal

À l’instar d’autres substances psychédéliques, la psilocybine reste classée comme une drogue (son usage étant, à ce titre, illégal) dans de nombreux pays comme la France, du fait de son effet stupéfiant. La consommation de psilocybine (et des champignons hallucinogènes en contenant) génère en effet, c’est connu, une modification des perceptions et du sens de la réalité (hallucinations visuelles, auditives, modification de la perception du temps, etc.). Cet impact psychotrope considérable donne parfois lieu à certains effets indésirables d’ordre psychologique (paranoïa, attaques de paniques…) ou plus physique (augmentation du rythme cardiaque, de la tension, etc…). On l’aura compris, l’usage de cette molécule n’a rien d'anodin, qu’il soit récréatif ou même dans le cadre des études scientifiques menées actuellement. C’est sans doute la crainte de ces effets indésirables qui explique l’attrait croissant du grand public pour la pratique du micro-dosing (c'est-à-dire de la prise régulière, mais à doses infimes de la molécule) en vue de bénéficier des possibles effets thérapeutiques de la molécule sans avoir à en subir les effets psychotropes puissants. Ce contexte d’avancée de la recherche et de multiplication des essais cliniques, mais aussi d’intérêt grandissant des personnes pour le potentiel thérapeutique des psychédéliques, ouvre probablement la voie à une décriminalisation progressive de la psilocybine dans un cadre médicalement contrôlé. C’est le cas, par exemple, dans l'État américain d’Oregon depuis novembre 2020 ou dans le Colorado en 2022. Le 5 février 2023, l’Australie a voté la possibilité de prescription de psilocybine, dans un cadre médical, pour les cas de stress post-traumatique ou de dépression résistante.

Quoi qu’il en soit, ces nouvelles études sur l’impact chimique complexe de la psilocybine sur le cerveau invitent ainsi à une compréhension plus large et polyfactorielle des mécanismes de la dépression, et des moyens d’en sortir.

 

En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

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