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Bernard Dalbergue, l'homme par qui le scandale est arrivé

Article paru dans le journal nº 27 Acheter ce numéro
  • Bernard Dalbergue, l'homme par qui le scandale est arrivé

Médecin hospitalier le temps de son internat puis employé modèle dans l’industrie pharmaceutique pendant plus de vingt ans, Bernard Dalbergue se fait licencier après la fusion de son laboratoire et du géant Merck. Ce supervisiteur médical, entraîné à la manipulation des pontes des CHU, prend la pleine mesure de la corruption au cœur de notre système de santé et comment l’intérêt des malades est courament sacrifié sur l’autel de la rentabilité. Gardasil, Vioxx, vaccins... Pour la première fois dans son livre Omerta sur les labos pharmaceutiques (Flammarion, 2014), un homme raconte de l'intérieur les conflits d'intérêt, l’art de la manipulation et du lavage de cerveau au coeur de Big Pharma.

Vous avez passé 20 ans dans les laboratoires pharmaceutiques comme médecin supervisiteur médical en charge, entre autres, de séduire les pontes des CHU. Vous justifiez de révéler vos pratiques et celles de votre laboratoire par le fait d’une dégradation des « pratiques douteuses » depuis ces dix dernières années. Qu’est-ce qui s’est si dégradé dans la pratique des laboratoires ?

Les laboratoires ont tous été soumis aux mêmes problématiques, qui sont d’ordre financier : l’apparition des génériques, la fin des brevets, la difficulté de trouver de nouvelles molécules issu de la chimie pure. Après avoir travaillé avec trois groupes industriels en 20 ans, je n’ai jamais été confronté à des pratiques pareilles et que j’ai d’abord commencé par les voir de l’extérieur puisque l’affaire du Vioxx avait éclaté aux Etats-Unis que nous avons été profondément été marqué par elle. Il y a eu surtout Marcia Angell, qui après avoir dirigé le « New England Journal of Medecine » a claqué la porte après avoir dénoncé les manipulations multiples de la recherche clinique et médicale et le contrôle de l’information médicale par l’industrie pharmaceutique. En clair, que les manuscrits censés être objectifs, indépendants et faire autorité étaient directement rédigés par les industriels que des auteurs prestigieux signaient sans mêmes les avoir ne serait-ce que lus…

Ce n’était pas le cas avant ?

Si, mais la différence c’est qu’aujourd’hui il y a énormément plus d’enjeux industriels. Avant, s’il y avait dix molécules présentées, que huit passaient à la trappe pour toutes les bonnes raisons scientifiques et de santé publique, mais que les deux restantes étaient validées, bétonnées, et se vendaient bien, à bon prix et longtemps, ce n’était pas très grave pour les industriels. Aujourd’hui, non seulement si huit molécules tombent, les industriels ne sont pas sûrs de rentabiliser leurs études avec les deux molécules restantes, mais pire, il n’est pas dit que les deux restantes pourront être enregistrées.

Développer des molécules coûte excessivement plus cher qu’il y a 20 ou 30 ans. Les réglementations dans les pays occidentaux se sont tellement durcies que les industriels développent leurs produits dans des pays émergeants pour profiter de réglementations moins contraignantes. Voilà pourquoi la situation s’est considérablement plus dégradées et que nous sommes dans une situation de tension telle qu’elle permet toutes les dérives.

Comment résumeriez-vous les grandes lignes de ces dérives ?

Je vais faire un parallèle osé avec la voiture et les limitations de vitesse. Dans les années 1950 ou 1960, il n’y avait pas de limitations de vitesse. C’était l’âge d’or de la voiture. Ensuite la circulation s’est intensifiée, la prise de conscience que la voiture tuait a marqué les esprits (avant la route tuait 15 000 individus par an et tout le monde s’en fichait), l’écologie a alerté et éveillé les esprits sur la pollution et, finalement dans toute l’Europe, s’est développée une politique de répression de la vitesse.

Pour le médicament c’est exactement la même chose. Pendant de longues décennies, l’industrie pharmaceutique a connu une liberté absolue marquée par des prouesses technologiques et le développement de médicaments innovants. Tout le monde semble oublier aujourd’hui que dans les années 60, on assistait à une hécatombe liée à l’hypertension artérielle et les AVC non traités qui leur été liés. Et puis sont arrivés sur le marché des anti-hypertenseurs de qualité et bien tolérés et la mortalité a chuté d’un facteur énorme.

On arrive donc a une situation aujourd’hui de ralentissement de l’innovation scientifique, on en trouve de moins en moins. Et il y a des facteurs qui sont très rarement cités dans la grande presse, c’est celui de la mortalité iatrogène, liée comme vous le savez à la prise médicamenteuse. C’est ce facteur de mortalité qui a fait tomber l’automobile dans la répression la plus complète. C’est ce facteur qui tombera sur l’industrie pharmaceutique parce que 18 000 à 30 000 morts en France liés à la prise de médicaments ce n’est pas glorieux, et les quelque 200 000 reconnus par la Commission européenne, ça fait froid dans le dos.

Jusqu’où cette situation pourra-t-elle aller selon vous ?

Je ne suis pas Nostradamus, mais quand la Commission européenne reconnaît, malgré la pression des lobbies, 200 000 morts parce des personnes malades prennent des médicaments, ça ne peut plus tenir. Je prédis que les patients vont se révolter à juste titre. Des groupes de pressions vont s’organiser pour aboutir à ce que des mesures soient prises pour limiter la mortalité liée au médicament. On me rétorquera qu’il y a des milliers de médicaments dans le Vidal, que « Prescrire » n’en pointe qu’une soixantaine dangereux. Oui, mais dans la pratique, ce n’est pas comme ça que ça se passe.

Un médecin n’utilise pas 1 000 médicaments. Quand c’est un excellent médecin, il en utilise peut-être trois-cents maximum, et 60 médicaments à retirer sur le champ, sur 300, c’est un rapport qui représente subitement beaucoup plus de risque. De plus, il ne faut pas se mentir : ce ne sont pas des études cliniques qui vont nous permettre de bien évaluer la balance bénéfice-risque et savoir si un médicament est dangereux. Il faut que les choses soient très claires : c’est dix ans de prescriptions minimum. C’est comme ça que l’on sait si un médicament est dangereux ou non…

Donc, on est tous cobayes et pendant longtemps ?

Non, je ne dirais pas ça comme ça. C’est une question de probabilité, et je reviens au parallèle avec la voiture. Ce n’est pas parce que vous avez acheté une voiture que vous allez forcément mourir d’un accident de la route.

On a tous une 1 chance sur 100 000 ou 200 000 de mourir en prenant la voiture. Le médicament c’est la même chose. A cette différence près que lorsqu’on développe des études cliniques, un labo compte sur quel panel ? 30 000 ? 40 000 grand maximum ? Ce n’est pas suffisant pour évaluer sérieusement les cas d’effets indésirables graves. Pour estimer à sa juste valeur la dangerosité d’un médoc, il faut des millions de prescriptions. Ça se passe en médecine de ville, pendant des années et des années.

Le cas du Motilium en est l’exemple typique. Commencent à émerger à présent des cas de morts subites mais il a fallu près de trois millions de prescriptions à travers de nombreux pays pour se rendre compte qu’il pouvait être la cause d’arythmies fatales.

On dit qu’outre les contraintes techniques, peu d’antibiotiques sortent sur le marché parce que les laboratoires pharmaceutiques n’investissent pas dans ce genre de traitement de courte durée, c’est un suicide commercial. Vous confirmez ?

C’est tout à fait exact. Dans l’équation, il y a non seulement le prix du médicament mais aussi la durée du traitement et là, les maladies chroniques et de longue durée, type VIH, Alzheimer sont tout à l’avantage des laboratoires, évidemment. Il est également plus avantageux financièrement pour un industriel de faire du « me too ».

Qu’est-ce que le « me too » ?

Pour résumer, c’est une fausse nouveauté, une vieille molécule rebadgée, relookée. C’est clairement un moyen de recycler des molécules qui se vendent bien, d’éviter qu’il soit génériqué, d’augmenter la vie commerciale d’un médicament. L’idée est d’effectuer de légères modifications sur une molécule initiale pour aboutir à un faux-nouveau médicament. Cela augmente la durée de protection du médicament avant qu’il ne tombe dans le domaine public, et qu’il soit donc « généricable » et soumis à la concurrence, après les dix ans de brevet appartenant au laboratoire.

En quoi les « pratiques douteuses » de votre époque ne sont pas moins douteuses que celles que vous dévoilez et condamnez ? Qu’est-ce qui a vraiment changé dans le monde des laboratoires ?

On pourrait dire qu’il y a 20 ans, l’époque était marquée par l’aisance et la facilité. Techniquement, il était facile de développer des médicaments, on pouvait développer des molécules innovantes à des prix raisonnables, et il était très facile de les vendre. Le cimetière de molécules développées qui n’obtenait pas d’AMM était extrêmement conséquent.

Beaucoup de molécules étaient mort-nées parce que les industriels s’apercevaient qu’elles étaient dangereuses et il leur était hors de question de les mettre sur le marché. Les dossiers étaient retirés et on n’en parlait plus. Ça, je l’ai vu et vécu de l’intérieur. Aujourd’hui, il est tellement difficile de mettre sur le marché une molécule, de la développer, de la trouver, de la commercialiser, que tout le monde ferme les yeux, tout le monde trafique.

Prenez le Gardasil, il faut bien mesurer l’étendue du scandale : tout le monde savait au moment de l’obtention initiale de l’autorisation américaine de mise sur le marché que ce vaccin n’apporterait strictement rien ! Tout le monde ! Diane Harper, qui était un leader d’opinion clef au Etats-Unis avait tiré très tôt la sonnette d’alarme en pointant du doigt la fumisterie et l’arnaque. Le prix à payer était énorme !

Vous vous rendez compte que les femmes ont dû payer 405 € pour trois injections d’un vaccin grand public prescrit par millions qui ne marche absolument pas, qui n’apporte absolument rien. Si ce n’est pas une arnaque !

Prenez l’exemple du Vioxx, cet anti-inflammatoire prescrit contre l’arthrite et responsable de dizaine de milliers de morts par AVC et arrêt cardiaque, il y a eu donc trafique, corruption et dissimulation avec à la clé 30 000 morts. Mais Merck a sorti derrière le « me too » du Vioxx, qui s’appelle l’Arcoxia, vous voyez le niveau de folie et de cynisme ? Rien ne les arrête ! Les Etats-Unis ont refusé de délivrer une AMM pour ce Vioxx rebadgé, mais bizarrement, en Europe, il a été accepté. En ce moment, en France, des médecins peuvent prescrire l’Arcoxia, c’est la même saleté que le Vioxx, et pourtant, il pullule dans nos pharmacies et il est remboursé. Non mais franchement ! Il existe une méta-analyse suisse menée par l’université de Berne, qui révèle que l’Arcoxia est des AINS, des anti-inflammatoires non stéroïdiens, le plus meurtrier puisqu’il tue sept fois plus que tous les autres. On voit bien là le changement !

Donc en clair, avant on découvrait les effets indésirables à force de prescriptions, et maintenant, on sait, avant même d’obtenir une AMM que tel ou tel médicament est inutile voire dangereux…

C’est ça la différence. Vous comprenez mieux à présent cette rupture entre deux âges ? L’Arcoxia est en pharmacie, prescrit, remboursé, et il est extrêmement dangereux ! Le Gardasil ne sert à rien et on le paye une fortune !

Et vous ne citez que le prix financier, pas le prix humain avec les effets indésirables graves…

Et c’est d’autant plus scandaleux oui ! Aucun vaccin n’est sans danger. Aucun ! Quel que soit le vaccin, on peut trouver des cas de syndrome de Guillain-Barré, de paralysie des membres inférieurs, des scléroses en plaques induites, des encéphalites induites. Mais lorsqu’il s’agit de protéger des millions de personnes de variole ou de poliomyélite, on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs.

Pour sauver des milliers de vie d’épidémies, on admet les drames individuels de ce que l’on appelle les quantités négligeables. C’est dur, c’est cynique, c’est tout ce que vous voulez, mais c’est comme ça… L’histoire de la vaccination c’est ça : opposer dans la balance 100 000 morts ou paralysies sauvés contre une centaine d’effets indésirables. Mais là…

Je prédis que le Gardasil sera le plus grand scandale médical de tous les temps. Parce qu’à un moment on va prouver par A + B que ce vaccin, pour prouesse technique et scientifique qu’il soit, n’a aucun effet sur le cancer du col de l’utérus et que les très nombreux cas d’effets indésirables qui détruisent des vies voire tuent, ne sont là que pour le seul profit des laboratoires. Il faut savoir que là, on ne vaccine pas par centaine de milliers mais par million.

Le Japon ne préconise déjà plus le Gardasil…

Oui, les autorités commencent à voir… Mais il y a une différence entre retirer du marché et ne plus préconiser. Ce n’est pas compliqué : quand on sait qu’un médicament ou un vaccin ne sert à rien, coûte une fortune et induit un trop grand nombre d’effets secondaires terribles, on le retire, bon sang !

Justement, vous qui êtes de l’intérieur, pourquoi on ne le retire pas le fameux Gardasil et consorts ?

Il y a des intérêts financiers beaucoup trop important pour que les médicaments soient retirés.

J’entends bien, mais expliquez-moi comment ça se passe à l’intérieur d’un laboratoire lorsqu’un médicament risque d’être retiré, ou pour pallier un tel risque ?

Je l’explique très bien dans le livre, la pharmacovigilance n’est tout simplement pas remontée. C’est aussi simple que ça. Lorsque j’ai été lanceur d’alerte interne pour le problème de stylo injecteur contre l’hépatite C, je suis remonté jusqu’au numéro 3 de la compagnie pour lui signaler le problème de notre produit qui risque de tuer par inefficacité et lui rappeler qu’un labo est tenu de faire remonter aux autorités de santé tout effet indésirable sur nos produits, la fameuse pharmacovigilance. Ça m’a valu mon licenciement pour résumer.

Il aura fallu attendre deux ans depuis mon alerte interne pour que ce stylo défectueux qui n’administrait pas la bonne dose de ViraferonPeg contre l’hépatite C soit remplacé. Je n’avais jamais vu ça de ma vie : en interne, les industriels planquent toutes les données de la pharmacovigilance, au mépris de la santé, au mépris des lois, au mépris de l’éthique de base.

Et les patients dans tout ça ?

Comme je vous l’ai dit, c’est 18 000 à 30 000 morts de maladies iatrogènes en France. Je vais vous dire par une image forte la place qu’occupent les malades. En Chine, on exécute les opposants d’une balle dans la nuque. Les exécutions sont retransmises à la télé et pire encore, on fait payer à la famille le prix de la balle utilisée. Pour moi, ces 18 000 à 30 000 morts par la prise médicamenteuse, c’est ça. On leur fait payer le prix de la balle qui les tue.

Comment jugez-vous votre livre finalement ? Comme une première étape d’une lutte pour que soient retirés ces médicaments dont vous parlez ?

Le retrait, c’est déjà trop tard. Combien de morts ou de complications pour que les médicaments soient retirés, et encore, ils se font jeter par la porte, et ils reviennent par la fenêtre comme pour le Vioxx. Il faut être plus ambitieux que ça. Il faut que les médicaments inutiles et dangereux n’arrivent pas sur le marché.

Comment l’obtenir ?

Par la transparence totale ! Aux Etats-Unis, depuis le crash du Vioxx, c’est la transparence absolue sur les liens d’intérêts entre l’industrie et les politiques qui priment. Sur le site de la FDA (l’ANSM outre-Atlantique), sont mis en ligne la liste des membres de la commission qui statuera sur un nouveau médicament, leur CV, leur pedigree, les sommes qu’ils ont éventuellement touchées des industriels.

Je ne comprends toujours pas pourquoi on n’a pas en France ou en Europe un tel site. Le patron de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ASNM), le Pr Dominique Manarinchi est tout à fait d’accord pour que ce genre de site existe, sauf qu’il est aux ordres du politique, et à commencer de la Direction générale de la santé (DGS). Et la DGS ne veut pas en entendre parler. Il y a en France, des hommes ou des femmes politiques qui disent clairement qu’ils ne veulent pas plus de transparence.

Pourtant nous avons déjà des lois qui existent pour plus de transparence. Ne sont-elles pas suffisantes ?

Avec les lois actuelles, tout le monde saura quel déjeuner à hauteur de 50 € ou quels livres tel leader d’opinion aura reçus, autant le contrat de consultant ou – pire – le contrat commercial à hauteur de 100 000 € signé entre le même leader d’opinion et un industriel restera dans l’ombre.

Franchement, qui peut croire que c’est avec un déjeuner à 50 € qu’un leader d’opinion approuvera tel ou tel médicament ? Les industriels arrosent de fric les leaders d’opinion qui ferment les yeux sur tout, qui ne voient rien, qui n’exercent plus aucun avis critique, simplement parce qu’ils ont touché au cumul en cinq ans 200 000 ou 300 000 €, comment voudriez-vous que la transparence existe. Faisons comme les Américains sur cet aspect-là des choses.

Je ne suis pas plus américanophile, mais ils ont su prendre les choses en main et utiliser le scandale du Vioxx pour rebondir. Nous, avec le Mediator que s’est-il passé ? Rien. Le ministre de la Santé de l’époque a transformé l’AFSSAPS en ANSM, changé quelques têtes et pas toutes – loin s’en faut –, et rien n’a changé.

* Qui est Bernard Dalbergue ?

Agé de 55 ans, Bernard Dalbergue a passé plus de vingt de sa vie comme employé modèle dans l’industrie pharmaceutique. Il vient d'en refermer la porte après la fusion de son laboratoire et du géant américain Merck. Il aura fallu vingt ans à ce médecin, spécialiste du médicament et dédié à la manipulation des grands décideurs des CHU, pour qu’il découvre que ce qu'il tenait pour d'efficaces et honnêtes techniques de vente sont en réalité illégales, pour réaliser que ce qu’il faisait était en fait déplorable et tellement loin de l’intérêt du malade. Durant des mois, il prend donc conscience que la corruption est au coeur du système, l'intérêt des malades sacrifié sur l'autel de la rentabilité.

Ces informations ne se substituent pas à une consultation médicale.
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