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Chagrin d’amour : une pilule difficile à avaler ?

Article paru dans le journal nº 65 Acheter ce numéro
  • Une pilule pour se remettre d'un chagrin d'amour ?Une pilule pour se remettre d'un chagrin d'amour ?

Une pilule pour se remettre d'un chagrin d'amour ? C'est la nouvelle promesse d'un médicament pour les problèmes cardiovasculaires transformé en réponse au stress post-traumatique.

Ce matin, alors que je me rends au travail, une voix douce me parvient des haut-parleurs de la ligne 13 du métro, à Paris : « Bonjour à tous et à toutes, c’est Sonia qui vous parle depuis la cabine de commande ». Peu habitués aux interpellations personnalisées, les gens sortent un peu la tête de leurs livres et téléphones, quelques écouteurs sont retirés des oreilles… Sonia continue : « Aujourd’hui est un jour spécial… » Des personnes se figent, des sourcils se froncent, anticipant un des « problèmes techniques » ou « incidents voyageurs » qui sont le lot quasi quotidien des usagers des transports en commun.

Mais non, Sonia ne nous obligera pas à changer d’itinéraire. Pas aujourd’hui. « Je voulais vous souhaiter, à tous et à toute, une très joyeuse Saint-Valentin », conclut-elle, enjouée. Un rapide coup d’œil circulaire dans la rame montre que ces quelques mots cueillent les voyageurs par surprise ; ils agissent sur leurs visages à la manière d’un révélateur chimique, semblant amplifier et rendre visible le panorama de leurs joies ou tourments internes sur la question. Et l’on pourrait presque deviner, qui à leurs sourires élargis, rictus narquois ou mines renfrognés, où ils en sont dans leurs pourparlers avec Cupidon.

Arrivé au bureau, je découvre un communiqué de presse vantant une pilule « contre le chagrin d’amour ». Il s’agit du Propanolol, qu’il faudrait associer à six séances de psychothérapie individuelle pour voir s’effacer ou s’atténuer les traumas amoureux (liés à une rupture, une infidélité…). Intrigué, je creuse.

La trajectoire de ce médicament pour le cœur – ça ne s’invente pas ! – est intéressante. De la classe des bêtabloquants, le Prolanolol est d’abord utilisé pour des problèmes d’hypertension, de palpitations ou des suites d’infarctus du myocarde. Alors qu’il est peu à peu supplanté pour ces indications par d’autres produits plus sélectifs et performants (mais non sans risques), il connaît une deuxième vie au début des années 2000 en réponse à des stress post-traumatiques.

Ce médicament inhibe en effet les récepteurs à noradrénaline, « hormone du stress » qui, en plus d’augmenter la fréquence cardiaque, joue un rôle dans la régulation des émotions et la consolidation de la mémoire. Des recherches de l’armée américaine ont montré qu’il pouvait ainsi soulager des soldats rentrés traumatisés du front. En France, il fut testé avec un certain succès après les attentats de novembre 2015 auprès de volontaires. Opportunément rebaptisé alors « pilule de l’oubli », le Prolanolol est en passe de devenir « la pilule contre le chagrin d’amour ». Il a commencé en effet à être proposé au Canada, en parallèle d’un suivi psychothérapeutique de six semaines, à des personnes traumatisées par leurs histoires amoureuses. Il est prévu que ça commence en France.

Je ne souhaite en aucun cas minimiser les souffrances, réelles et intenses, vécues par les délaissé-e-s, les trahi-e-s et toutes les victimes du désamour, surtout un jour de Saint-Valentin. Mais qu’il me soit toutefois permis de dire qu’un chagrin d’amour, lorsqu’il est dévastateur au point d’être comparé à un stress post-traumatique de soldat, engage et révèle probablement des blessures personnelles bien plus profondes, et que celles-ci mériteraient sans doute mieux qu’un anesthésiant émotionnel (non exempt d’effets secondaires) adossé à six séances chez le psy.

Si l’arrivée de nouveaux outils pour faire taire la douleur est souvent une bonne nouvelle, il ne faudrait pas négliger ou sous-estimer leurs implications. Dans un contexte où l’industrie pharmaceutique cherche à prolonger au maximum la durée de vie de ses médicaments en leur trouvant toujours d’autres indications, et où la psychiatrie contribue à cette situation en médicalisant et en pathologisant chaque jour davantage nos « émotions problématiques », on peut rester circonspect quant aux promesses de cette nouvelle pilule miracle.

 

En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

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