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Se soigner avec l’argile, un geste à risque ?

Article paru dans le journal nº 78 Acheter ce numéro
  • Il n'y a aucune raison de se priver de l'argile par voie externe. Il n'y a aucune raison de se priver de l'argile par voie externe.

Alors que les autorités sanitaires alertent sur les risques d’intoxication au plomb des médicaments à base d’argile, les médias relaient amplement l’information, incitant à la suppression de toute ingestion d’argile. Faut-il, pour autant, jeter ce remède ancestral et polyvalent aux oubliettes ?

Article mis à jour le 30/07/2020

Manger de l’argile n’est pas une mode aux allures New Age, mais un phénomène naturel d’automédication animale et humaine. Les primatologues observent, par exemple, que les singes, entre autres, ingurgitent de petites quantités d’argile pour ses qualités reminéralisantes et détoxifiantes. Au contact des animaux consommant des argiles, de nombreux peuples se sont mis à les imiter et ont introduit la géophagie, l’ingestion de la terre, dans leur pharmacopée traditionnelle pour soigner des diarrhées, des maux de ventre, des intoxications… Une pratique de plus en plus questionnée du fait de la présence de plomb dans l’argile. Or, une argile totalement sans plomb n’existe sans doute pas à l’état naturel. En effet, les capacités ­e­xtraordinaires d’absorption de l’argile lui permettent de capter les sels minéraux, mais aussi les impuretés comme le plomb. Toute la question est de savoir si ce plomb contenu dans l’argile se libère ou non dans l’organisme avec des risques potentiels sur le plan neurologique.

Préoccupée par cette problématique l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) s’est saisie de la question et a émis en 2019 des restrictions d’utilisation sur des argiles médicamenteuses comme : l’attapulgite (Attapulgite, et en association avec le Gastropulgite), la diosmectite (Smecta), l’hydrotalcite (Rennie Liquo), la montmorillonite beidellitique alias monmectite (Bedelix ou en association avec le Gelox) et le kaolin (en association avec le Gastropax et le Neutroses). L’ANSM recommande de « ne plus utiliser ces médicaments chez l’enfant de moins de 2 ans, en raison de la possible présence d’une infime quantité de plomb, même si le traitement est de courte durée », ainsi que pour les femmes enceintes et allaitantes. L’agence préconise la diosmectite, dont le Smecta, seulement à partir de 2 ans et le Smectalia à partir de l’âge de 15 ans. Les autres médicaments à base d’argile sont réservés à l’adulte. Des restrictions insuffisantes sans doute au regard de la revue médicale Prescrire qui, relayée par la presse grand public, pousse le bouchon… d’argile un peu plus loin encore. La revue conseille de se passer totalement des médicaments à base d’argile, quel que soit l’âge et quelle que soit la situation clinique du fait, dit-elle, de « leur intérêt très limité et du risque d’exposition au plomb ».

Une pratique immémoriale

La géophagie, le fait de manger de la terre, se pratique sur tous les continents depuis les temps les plus reculés. Mammifères, reptiles, oiseaux nous ont montré la voie en soignant leurs empoisonnements, leurs intestins ou leurs carences en minéraux grâce à l’ingestion d’argile. Imitant leur comportement, nombre de peuples sont devenus géophages. Hippocrate décrivait déjà cette pratique au IVe siècle avant Jésus-Christ. En Afrique de l’Ouest comme en Inde, les femmes enceintes ont eu l’habitude de manger des terres argileuses pour diminuer leurs nausées et protéger leur estomac. L’Europe du Moyen Âge utilisait aussi l’argile comme un des remèdes antipoison les plus efficaces. Aujourd’hui encore, des clients friands de kaolin achètent leurs petits cubes d’argile blanche jusque sur les marchés exotiques parisiens. Attention, la géophagie excessive peut provoquer des effets délétères : des anémies (car l’argile absorbe le fer), des constipations graves et des intoxications aux métaux lourds comme le plomb.

Contrôle qualité

Alors faut-il se joindre à l’opprobre médiatique et faire une croix sur les médicaments et les compléments alimentaires argileux par voie interne, quitte à se passer de ses bénéfices qui ont été largement répandus ? Sylvie Hampikian, pharmaco-toxicologue nous livre son point de vue : « L’argile n’est pas plus toxique qu’avant à condition qu’elle ne soit pas polluée. En effet, la composition des ­argiles en minéraux est très variable selon leur origine, et la teneur en plomb diffère beaucoup d’un produit argileux à l’autre. Par voie interne, surtout quand il s’agit de faire des cures, mieux vaut privilégier des marques comme Phytoconseil ou ­Super Diet dont les analyses affichent des taux de plomb rassurants, selon l’enquête indépendante publiée en 2016 par le magazine Que Choisir ».

Pour une argile de bonne qualité, tout est affaire de contrôle qualité, de fournisseurs fiables et traçables. Ainsi la marque Super Diet surveille de près la teneur en plomb de son argile verte menthe poivrée : « Ces trois dernières années, nous sommes en moyenne à 1,3 mg de plomb par kilo d’argile dans nos comprimés », précise Agnès Maquet, responsable de la communication. « Nous fabriquons nous-mêmes la majeure partie de nos produits en France. Nous maîtrisons en interne toute la chaîne de production depuis la sélection drastique de la matière première chez nos fournisseurs jusqu’au produit ­final, qui peut subir jusqu’à 180 contrôles avant sa commercialisation. » Impossible de savoir en revanche sur quelle terre se fournit ce laboratoire pour trouver une argile aussi pauvre en plomb. Un secret de fabrication que lui emprunteraient bien ses concurrents… Côté posologie, avec huit comprimés par jour maximum pour ce complément alimentaire (soit une dose de 680 mg d’argile), on est loin d’atteindre les trois microgrammes maximum de plomb par kilo, fixés par la réglementation de l’alimentation. Les précautions d’emploi sont aussi dans les clous en stipulant notamment que ce produit ne doit pas être utilisé par les femmes enceintes ou allaitantes ni avant l’âge de 12 ans.

Essais indépendants

Si Phytoconseil ou Super Diet continuent à distribuer leurs produits à base d’argile, le laboratoire Arkopharma a fait un autre choix, il y a deux ans. La marque a préféré supprimer de la vente ses sachets buvables d’argile, classés en dispositif médical : « L’alerte de la contamination au plomb de l’argile nous a conduits à tester nos ­produits qui ont révélé des teneurs trop limites pour être acceptables, de l’ordre de 16 ppm », explique Christelle Rosier, directrice des affaires scientifiques d’Arkopharma. « Nous avons cherché à extraire le plomb de notre argile, mais c’est impossible sans nuire à ses vertus d’absorption. Nous avons aussi fait des essais in vitro en simulant le milieu gastrique pour vérifier si le plomb restait ­“séquestré” dans l’argile ou s’il se diffusait dans l’organisme. Les résultats expérimentaux montrent que le plomb n’est pas susceptible de passer dans le sang chez les adultes. » Mêmes conclusions lors de l’étude clinique du laboratoire Ipsen (qui fabrique le Smecta) réalisée à la demande de l’ANSM. Cette dernière cite d’ailleurs cette étude dans sa note datée du 28 février 2019 : « Il n’existe pas de risque de passage de plomb dans le sang chez les adultes traités par Smecta (diosmectite) pendant cinq semaines. Ce risque ne peut être exclu chez les enfants de moins de 2 ans ». Des résultats qu’il serait intéressant de confronter à des essais indépendants validés par la communauté scientifique. S’ils se font un jour… De son côté, Arkopharma n’a pas insisté : ­« Maintenir notre dispositif médical ­buvable à base d’argile allait à l’encontre de notre démarche de produits naturels pour la santé sans contaminants et sans substance controversée ».

Pour complexifier un peu plus la situation, les réglementations sur les teneurs maximales en plomb dans l’argile diffèrent s’il s’agit d’un médicament, d’un dispositif médical, d’un complément alimentaire ou d’un cosmétique à usage externe. Alors pour continuer à utiliser l’argile en toute sécurité voici les conseils de Sylvie Hampikian : « L’ANSM parle d’un risque potentiel d’absorption de plomb chez les enfants de moins de 2 ans traités ­pendant au moins sept jours au Smecta. Elle se garde bien de généraliser aux adultes et aux autres sources d’argile. Donc, sauf avis médical contraire, je recommanderais de ne pas utiliser par voie interne de médicament ou de complément alimentaire à base d’argile avant l’âge de 15 ans, ni pendant la grossesse ou l’allaitement. » Pour cette experte pharmaco-toxicologue spécialisée dans les actifs naturels, si on respecte ces mesures de précaution, il est tout à fait possible de continuer à bénéficier des bienfaits internes de cette terre très riche en minéraux et efficace pour absorber les toxines et soulager les désordres intestinaux.

Un cicatrisant en soins externes

Il n'y a aucune raison de se priver d'utiliser l'argile par voie externe. En masque, en pommade, en cataplasme, ses bienfaits ne sont plus à démontrer. Cette terre est cicatrisante, purifiante, antiseptique, absorbante pour les toxines de la peau, antidouleur pour l'arthrose... Il suffit de respecter certaines précautions d'emploi. Pour mélanger votre agrile, privilégiez des ustensiles et des récipients en bois, en verre ou en grès. Mieux vaut, en effet, éviter d'utiliser du métal oxydable qui pourrait "désactiver" certaines qualités de l'argile. Si l'argile accélère la cicatrisation, Sylvie Hampikian, experte pharmaco-toxicologue, met en garde : « Attention si vous avez une peau lésée, il est préférable de ne pas utiliser l'argile au quotidien à long terme ». Une fois utilisée, il ne faut pas la réemployer car elle a absorbé les toxines de la peau et elle a perdu de sa vitalité. Enfin, conservez bien votre argile à l'abri de l'air, de l'humidité et de la lumière.

De nombreux minéraux

Pour mémoire, les argiles utilisées en thérapeutique peuvent différer dans leur composition selon le sol et les conditions climatiques. Toutefois, la plupart du temps, elles contiennent : silicium, aluminium, fer, calcium, magnésium, oxydes de potassium. Exception notable , l’argile blanche du kaolin est composée ­essentiellement de silice et d’aluminium à parts égales et recèle très peu de sels minéraux. Toutes ces argiles peuvent absorber des métaux lourds et donc potentiellement du plomb.

Concernant l’argile commercialisée sous forme de cosmétiques, il est fortement suggéré de respecter l’usage externe. En effet, certains consommateurs n’hésitent pas à détourner ces poudres pour la boire sous forme d’eau argileuse. Un mésusage préoccupant. Car les marques cosmétiques communiquent rarement sur le pourcentage de plomb contenu dans leurs poudres puisque les conseils d’utilisation précisent « à usage externe ». Certes, la mention « ne pas avaler » n’est pas obligatoire dans leur cahier des charges, mais ce ne serait pas du luxe de la rajouter. En résumé, profitez sans vergogne des masques et des cataplasmes et consommez l’argile en interne sous conditions et avec modération. Reste maintenant à expliquer aux chimpanzés de la forêt ougandaise que leur régime detox à base d’argile, absorbé depuis des centaines d’années, ne serait finalement pas bon pour la santé.

Lire aussi Devenez géophage,
mangez de l'argile

Bibliographie

• L’argile qui guérit, par Raymond Dextreit, éd. Terran, 2019.

200 remèdes à l’argile. Je passe à l’acte, par Philippe Chavanne, First éditions, 2011.

Composer sa pharmacie naturelle maison, par Sylvie Hampikian, éd. Actes Sud/Kaizen, 2018.

Traité de pharmaco-toxicologie, par Sylvie ­Hampikian, éd. Dangles, 2016.

 

En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

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