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On sait que les anxiolytiques ne sont pas une solution

Article paru dans le journal nº 55 Acheter ce numéro
  • On sait que les anxiolytiques ne sont pas une solution

Nous avons publié le mois dernier les bonnes feuilles d’un livre intitulé Vous êtes votre meilleur psy ! Voici maintenant la parole de l’auteur. Professeur de psychiatrie, psychiatre, chef de service en psychiatrie, Antoine Pélissolo vous donne les clés pour vous libérer du divan et des médicaments.

Vous êtes professeur de psychiatrie, psychiatre, chef de service, et vous sortez un livre intitulé Vous êtes votre meilleur psy ! Quel est l’objet de votre ouvrage ?

L’idée, avant tout, c’est de donner des connaissances sur les différents types de troubles psychiques que l’on rencontre assez communément, pour que lorsque leurs symptômes sont encore peu sévères et accessibles à la compréhension et à une prise en compte par soi-même, on puisse adopter les bonnes actions. Dans ces cas, on peut vraiment s’éviter la consultation d’un psychiatre ou d’un psychologue.

Ce livre est-il aussi un bon moyen, en cas de consultation, d’y aller en connaissance de cause, et donc mieux armé ?

Oui, c’est aussi une ambition de ce livre : permettre aux lecteurs, en cas de consultation, d’y aller en ayant des informations et surtout en ayant déjà travaillé et réfléchi sur leur propre situation. Il reste trop de personnes qui ont de réelles réticences sur tout ce qui touche la sphère psychiatrique, et il me semble important de toujours favoriser la vulgarisation du fonctionnement psychologique parce qu’on n’apprend pas ces choses-là.

Constatez-vous encore un rejet du domaine psychiatrique et un malaise des patients par rapport à leurs symptômes ?

Oui, l’image de la psy en général peut faire peur. Même si la vision culturelle de la psy reste encore très sensible, ce n’est pas ça qui bloque le plus. Ce qui est un vrai frein, c’est ce que l’on appelle le déni ou les mécanismes de défense. Grâce ou à cause d’eux, on ne reconnaît pas facilement les troubles qui nous affectent alors que l’on est parfaitement à même de les distinguer chez les autres. C’est un processus psychique normal de défense. Ces mécanismes de défense ont pour fonction de mettre à distance des souffrances, des événements douloureux, des problèmes relationnels que l’on peut rencontrer. Mais il arrive qu’un grain de sable intervienne et bloque les mécanismes. Dès lors, les mécanismes de défense peuvent avoir des effets délétères qui dépassent leurs avantages.

Vous évoquez le manque d’éducation sur les émotions. Est-ce que vous plaideriez pour une sensibilisation accrue, dès l’école ?

Je pense même que cela pourrait se faire en deux temps. Le premier temps serait d’enseigner aux classes de primaire comment on fonctionne quand on va bien. Bien enseigner les différents types d’émotion comme la colère, l’anxiété, la tristesse, la joie. Bien savoir décoder ses émotions et celles des autres est à mon sens un apprentissage de base. Puis, il y a un deuxième temps, à l’adolescence, temps où se développent et s’installent les premiers problèmes. Il est important de sensibiliser aux mécanismes de la dépression et de l’angoisse, pour les dédramatiser, rassurer, expliquer que ça existe, que c’est identifié, qu’il y a des choses à faire, surtout en en parlant ou en étant attentif à soi.

Quels sont les mécanismes par lesquels, en prenant l’exemple de la dépression, on assiste à un glissement, à une installation profonde et durable des symptômes ?

Il faut insister sur les pièges dans lesquels on peut tomber quand on commence à aller mal et qu’il serait très simple d’éviter. Tout bêtement, dans le cadre d’une dépression, le piège évident à éviter, c’est de se renfermer sur soi-même quand on va mal, de tout conserver, plutôt que d’aller vers les autres, de se dévoiler et de parler, de conserver et cultiver une vie sociale et affective riche. Et dans ce cas, on s’insère dans un cercle vicieux aisément compréhensible. En s’enfermant, on aggrave le sentiment de désespoir et de solitude. Et ce mécanisme est d’autant plus fort autour de ce qui touche l’anxiété ou les phobies, où l’on a tendance naturellement à éviter les situations qui créent les troubles et qui suscitent les peurs. Sauf que la peur s’accroît quand on évite lesdites situations.

On sait que la prescription d’anxiolytiques et autres psychotropes est importante en France. Est-ce qu’il n’y a pas une tentation pour les patients, de s’en remettre trop facilement à la chimie en consultation avec un médecin généraliste ?

Je crois que c’est beaucoup moins le cas qu’avant, grâce à de vastes campagnes de prévention, d’information et de sensibilisation sur les risques de mauvais usages de ces classes médicamenteuses. Mais il est vrai que pour des personnes qui sont en souffrance et qui n’ont pas connaissance ou envie d’une aide psychologique plus construite – et, du côté des médecins, un certain manque de désir d’accompagner et d’approfondir une aide sur le plan psychique – la solution de facilité peut être une prescription médicamenteuse qui n’est pas justifiée. On sait aujourd’hui que les anxiolytiques ne sont pas une solution – contrairement aux antidépresseurs dans le cas de dépression lourde. Les prescrire dans le cadre de craintes liées à l’environnement, ou de mauvais moments à passer, voire de souffrances un peu plus lourdes, ne se justifie absolument pas.

Procrastination, stress, phobies diverses, mésestime de soi… Voici quelques-uns des thèmes que vous avez soulevés. Est-ce qu’il y a un dénominateur commun à ces divers troubles ?

Bon nombre d’entre eux tournent autour de cette sensibilité aux émotions pénibles, au fait que l’on n’arrive pas accepter, au sens d’intégrer à soi, l’expression de ces sentiments pénibles. Toutes les stratégies de contournement, d’évitement, les prises de médicaments, ou d’autres comportements, comme les comportements compulsifs, soit de consommation d’écran, sont des comportements inconscients pour lutter contre ce que l’on ressent. Alors que ce que l’on ressent, ce n’est en réalité rien d’autre que la nature humaine, ce sont des sentiments qui au départ étaient normaux. Tout l’enjeu, c’est d’analyser les sentiments pour pouvoir finalement rester présent face à eux, ne pas les fuir, sans pour autant les amplifier évidemment, mais de les incorporer à soi pour les métaboliser et finir par les remettre à leur place. On ne peut pas supprimer ses émotions, même négatives. Il s’agit de les mettre à distance.

L’estime de soi n’est-elle pas un pilier essentiel pour mener une vie équilibrée et affronter sereinement les aléas de l’existence ?

C’est une certitude. C’est un socle sur lequel on peut s’appuyer quand on est face à des épreuves parce que c’est ce que l’on a toujours avec soi. Cette estime que l’on se porte à soi-même est essentielle pour affronter des souffrances ou des situations pénibles dans nos relations avec les autres. Avec une estime de soi trop fragile, on peut être terriblement dépendant de signaux émanant de l’extérieur, de notre entourage. On peut être terriblement attaché au fait d’être reconnu par les autres, et dans ce cas on est véritablement dans une situation de vulnérabilité, parce que les autres font ce qu’ils veulent, ils possèdent une liberté de jugement et une capacité de soutien qui n’appartient qu’à eux. Oui, l’estime de soi est un pilier important, et toutes les fragilités qui sont souvent acquises dans l’enfance contribuent à le fragiliser.

Bien que vous soyez psychiatre, vous convoquez dans vos pages des thérapies telles que l’EMDR. Est-ce à votre initiative personnelle que vous validez ce genre thérapies ou cela reflète-t-il l’ouverture d’esprit de la psychiatrie dans son ensemble ?

C’est la psychiatrie qui porte un regard de plus en plus bienveillant sur ces techniques. On les a intégrées dans une palette d’actions dédiées et on les observe de manière très pragmatique, en fonction de leurs résultats. Ensuite, on va les utiliser et les intégrer dans des stratégies thérapeutiques en fonction des problématiques rencontrées par chacun. Celles que je cite sont validées, très efficaces, et le plus souvent on peut vraiment savoir quels bénéfices on peut en attendre.

Vous avez évoqué les comportements compulsifs, ce qui m’amène à vous poser une question sur les addictions. Est-ce que le monde dans lequel nous vivons contribue aux problèmes d’addiction qui se généralisent ?

Je pense que ça a toujours existé, parce que les drogues, et j’y inclus l’alcool, sont des moyens d’échapper à des réalités et des vies douloureuses. Ce qu’il y a en plus dans notre société, ce sont des formes de promotions, de sollicitations, d’incitations – et je pense aux jeunes surtout – pour la consommation, alors même que nous connaissons parfaitement le degré de toxicité de ces produits. Il faut être vigilant à ne pas favoriser ces appétences. Elles existent chez chacun, avec plus ou moins d’impact – on sait le poids aujourd’hui de la génétique dans le risque de développer des addictions. Quant au débat sur le cannabis, il est certain que sa légalisation pourrait résoudre des problèmes liés aux trafics et à la délinquance qui en résulte, mais de l’autre côté de la balance, un accès facilité au produit pourrait faire basculer des jeunes gens fragiles sur le plan de la dépendance. Il y a toujours un revers de la médaille.

 

Aller plus loin :

Vous êtes votre meilleur psy ! Aller mieux sans divan ni médicament., Flammarion, 316p. 19 euros.

 

 

En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

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