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Le coronavirus se nourrit de nos désordres

Article paru dans le journal nº 77 Acheter ce numéro
  • MERS-CoV, un virus zoonotique issu du dromadaire MERS-CoV, un virus zoonotique issu du dromadaire

L’anthropologue britannique Mary Douglas décrivait en 1966, dans son livre De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, le caractère hors du commun et ambigu de deux animaux, aujourd’hui considérés comme étant probablement à l’origine du virus qui fait trembler toute la planète. La chauve-souris (perçue comme un "oiseau sans plumes") et le pangolin (un étrange "fourmilier à écailles" grimpant aux arbres et pondant des oeufs) incarnent chacun à leur manière, dans certaines cultures traditionnelles, l’aberration, l’impureté et le chaos tant ils troublent nos catégorisations habituelles du vivant.

En bref, ces deux animaux renvoient dans les imaginaires des cultures traditionnelles à une certaine idée du désordre social. Et s’il y a bien quelque chose que la pandémie de coronavirus rend visible et révèle, c’est toute une série de désordres pour lesquels nous portons, collectivement, une lourde responsabilité.

Une crise de l’hôpital public, contaminé par une vision strictement comptable de la santé, ainsi que des réformes successives, ont mené inexorablement au manque de lits pour les patients (–100 000 en une vingtaine d’années, et -17500 ces six dernières années), de personnel et de matériel en France.

Aujourd’hui en Italie, les médecins sont contraints de choisir qui sauver et qui laisser mourir du coronavirus, comme l’explique dans le quotidien La Croix un médecin de l’hôpital de Crémone :

« Depuis ces derniers jours, nous devons choisir qui intuber, entre un patient de 40 ans et un de 60 ans qui risquent tous les deux de mourir. C’est atroce et nous en pleurons, mais nous ne disposons pas d’appareils de ventilation artificielle en nombre suffisant . »

Certes notre service public de santé est – à ce jour – sans doute moins dégradé qu’en Italie, mais pour combien de temps, si nous continuons à laisser une vision arithmétique borgne des choses guider nos choix politiques ? Attendrons-nous la prochaine pandémie pour réaliser, impuissants, que nous nous sommes volontairement lié les mains dans le dos avant de sauter dans un torrent ?

Ce manque de vision à long terme, caractéristique de notre époque, touche également la recherche. « La science ne marche pas dans l’urgence ! » s’emportait il y a peu Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS à l’université Aix-Marseille ; son équipe travaille sur les virus à ARN – dont les coronavirus. Ce spécialiste dénonce, à raison, les nouvelles orientations de la recherche publique qui délaissent la recherche fondamentale et le long terme :

« En Europe comme en France, la tendance est plutôt à mettre le paquet en cas d’épidémie et, ensuite, on oublie. (…) L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain ».

Pourtant, nous serions bien avisés d’investir massivement sur ces sujets d’avenir car les nouvelles pathologies et virus seront amenés à se multiplier.

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60 % des maladies infectieuses émergentes aujourd’hui sont, comme le Covid-19, des zoonoses – c’est à dire des agents pathogènes transmis originellement des animaux aux humains.

Une proportion importante des maladies les plus préoccupantes à l’échelle mondiale aujourd’hui en font partie : VIH, grippe aviaire, SRAS, Ebola, paludisme, dengue, Chikungunya, Nipah, Lyme… Sans compter que de nouvelles pathologies d’origine animale continueront d’apparaître, il faut s’y attendre et s’y préparer.

Est-on pour autant impuissant ? Non.

Dans un article érudit de 2018 publié dans la revue Zoonoses and Public Health (brillamment synthétisé sur le site de la Fondation pour la biodiversité), des spécialistes expliquent à quel point l’activité humaine influence l’émergence ou le développement de telles pathologies dans un contexte mondialisé :

- Urbanisation et déforestation

- Contact renforcé de l’humain avec certaines espèces d’animaux sauvages

- Cohabitation « aberrante » d’animaux entre eux (de l’élevage intensif aux marchés de Wuhan)

- Changement d’usage des terres

- Eradication de certaines espèces

- Consommation de certaines espèces (à ce propos la Chine vient d'interdire la vente d'animaux sauvages).

- Changement climatique.

Tous ces facteurs de « désordre » de nos écosystèmes, où l’empreinte humaine et nos choix de développement sont clairement en cause, sont des sources bien connues de zoonose et des cofacteurs dans l’émergence des pathologies de demain. Il est donc grand temps de porter un regard global – et écologique au sens large – sur nos pratiques, notre environnement et les autres espèces avec lesquelles nous cohabitons.

La liste exhaustive des « désordres » rendus plus apparents que jamais par cette crise serait trop longue à faire, du manque de civisme (des gens volent des masques et gels alcooliques dans les hopitaux!) à l’absence de régulation des marchés financiers (dont la volatilité et l'irrationalité peut détruire des économies entières en quelques semaines à l'annonce d'une nouvelle inquiétante comme une pandémie).

Alors que le Covid-19 opère comme un miroir grossissant des errements de notre époque, son coût financier exorbitant et son coût humain inestimable sauront-ils nous faire marquer un temps d’arrêt, réévaluer nos choix et mieux nous prémunir contre les risques à venir ?

Pour l’instant, tâchons de traverser la tempête sans chavirer. Dans l'immédiat, le président Emmanuel Macron s’apprête à s’exprimer d’ici deux heures et, peut-être, nous proposer quelques pagaies.

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En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

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