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Plantes anti-inflammatoires et Covid-19, 4 experts décryptent l’avis de l’Anses

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  • Le curcuma, à éviter en cas de Covid-19 ? Le curcuma, à éviter en cas de Covid-19 ?

Le 17 avril dernier, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) a publié un avis pour mettre en garde contre la consommation de compléments alimentaires à base de plantes aux propriétés anti-inflammatoires. « Contre-productif », «  complètement hors-sol » estiment plusieurs experts en phyto-aromathérapie et herboristerie que nous avons interrogés, en partenariat avec Plantes & Santé.

« Depuis la publication de l’avis de l’Anses, des pharmaciens m’appellent paniqués car ils ont donné de l’Echinacea en prévention du virus » . Éric Lorrain, médecin généraliste phytothérapeute, constate que ce communiqué sur les compléments alimentaires à base de plantes provoque beaucoup de confusion : « Les gens croient maintenant que l’échinacée, et les autres plantes aux propriétés anti-inflammatoires citées, ne doivent plus être prescrites alors que le message de l’Anses ne concerne pas la prévention mais le traitement du Covid-19, et ne dit pas que ces plantes sont dangereuses ».

Dans son communiqué (1), l’Agence nationale de sécurité sanitaire écrit : « Certains compléments alimentaires contiennent des plantes possédant des propriétés anti-inflammatoires susceptibles d’agir comme les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Ces plantes sont susceptibles de perturber les défenses naturelles de l’organisme utiles pour lutter contre les infections et, en particulier, contre le Covid-19 ». Plusieurs plantes sont visées par le communiqué : saule, reine-des-prés, harpagophytum, curcuma, échinacée, bouleau, peuplier, polygalas, verge d’or, griffes-du-chat, encens, myrrhe et réglisse. Et l’Anses poursuit : « Bien que le niveau de connaissances disponibles soit inégal pour ces différentes plantes, les experts de l’Anses estiment qu’elles sont toutes susceptibles de perturber la réponse immunitaire et la réaction inflammatoire bénéfique développée par l’organisme au début des infections. Ils rappellent qu’une inflammation ne doit être combattue que lorsque celle-ci devient excessive.

Compte tenu de ces travaux d’expertise, l’Anses recommande :

  • aux personnes consommant ces compléments alimentaires dans un but préventif de suspendre immédiatement la consommation de compléments alimentaires contenant ces plantes dès l’apparition des premiers symptômes du Covid-19 ;

  • aux personnes consommant ces compléments alimentaires dans le contexte de pathologies inflammatoires chroniques de discuter impérativement avec leur médecin de la pertinence de poursuivre ou non leur consommation. »

Du principe de précaution en contexte incertain

L’Anses fait jouer à plein le principe de précaution au moment où, malgré le flot ininterrompu de publications scientifiques sur le Covid-19, les mécanismes de la maladie sont encore peu lisibles et de nouvelles découvertes apparaissent chaque jour. Bien entendu, aucun des experts en phytothérapie que nous avons contactés conteste à l’Anses le droit d’attirer l’attention sur l’action des plantes aux propriétés anti-inflammatoires en pleine épidémie. Ce qu’Éric Lorrain, enseignant universitaire et auteur de nombreux manuels de phytothérapie, fustige c’est « le choix délibéré de cette institution sanitaire de se limiter au principe de précaution en évacuant le bénéfice positif de ces plantes ».

Son confrère, Jean-Michel Morel, enseignant universitaire en phytothérapie et créateur du site WikiPhyto, reconnaît que l’Anses a fait dans son rapport un travail colossal et précieux de recensement des propriétés pharmacologiques des plantes citées. Mais il déplore le positionnement de principe de l’Agence nationale sanitaire : « Il est vraiment dommage qu’en France il y ait un tel ostracisme envers les produits à base de plantes, et que l'on considère que c'est soit inefficace, soit négatif ou même toxique. On s'en méfie a priori alors qu’aujourd’hui la phytothérapie est arrivée à une maturité telle qu'on peut s'appuyer sur des éléments précliniques importants ».

D'où sont nées les craintes de l’Anses ?

Dans le rapport de l’Anses, l’étude étayant sa mise en garde s’appuie apparemment uniquement sur « des données de pharmacovigilance française publiées en 2019 et relatives à l’aggravation de maladies infectieuses lors de la prise d’ibuprofène et de kétoprofène, sur des données clinico-épidémiologiques françaises non publiées concernant le Covid-19 et sur des considérations immunovirologiques concernant le SARS-CoV-2 et sa capacité de liaison avec l’enzyme de conversion de l’angiotensine de type 2 ». (Saisine n° 2020-SA-0045, Anses)

Selon l’Anses, c'est sur la base de ces données de pharmacologie que les autorités sanitaires françaises en sont arrivées à proscrire l’utilisation des médicaments AINS, dont l’ibuprofène et le kétoprofène, pour le traitement des symptômes du Covid-19. Aujourd’hui, l’Agence nationale sanitaire étend cette logique aux anti-inflammatoires végétaux (AIV). En clair, l’Anses a raisonné par analogie estimant que les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) chimiques fonctionnaient sur l’organisme de la même façon que les plantes aux propriétés anti-inflammatoires. Un postulat qui suscite beaucoup de réactions chez les experts que nous avons interrogés.

Selon Éric Lorrain, aucune publication n’établit une corrélation entre une augmentation du risque infectieux et la prise de plantes anti-inflammatoires : « L’Anses ne s’est basée sur aucune pharmacovigilance concernant les plantes (aucun cas rapporté d’aggravation de Covid-19). L’agence s’est appuyée sur une information de l’ANSM d’avril 2019 (2) concernant l’usage des AINS qu’elle a tout bonnement extrapolé et même durci. Car l’ANSM n’a pas interdit les AINS, tels que l’ibuprofène et le kétoprofène, en cas d’infection grave mais a recommandé de les utiliser à la dose minimale efficace, pendant la durée la plus courte ». Éric Lorrain constate aussi que la position de l’Anses est en désaccord avec l’Agence européenne du médicament et les agences médicales britanniques qui autorisent le recours à l’ibuprofène pour traiter le Covid-19 : « De part et d’autre de la Manche, la vérité scientifique diffère sensiblement !». L’Organisation mondiale de la santé partage, elle aussi, les avis britannique et européen (3).

Sur ce chapitre controversé de l’usage des AINS chimiques ou végétaux en cas d’infection, une figure de l’aromathérapie française se positionne très clairement. Pierre Franchomme, chercheur et initiateur de l’aromathérapie scientifique en France estime, quant à lui, que l’usage des anti-inflammatoires est indispensable pour traiter le Covid-19 à un moment très précis de la maladie :

« Il est absurde, en général, d’utiliser des anti-inflammatoires à titre préventif sauf nécessité relative à une pathologie qui nécessite leur emploi. L’organisme a besoin de la réaction inflammatoire pour se défendre face aux agresseurs viraux, microbiens et fongiques. Donc au tout début de l’infection, on n’a pas intérêt à user des anti-inflammatoires. C’est seulement au cours de la surinfection lorsque le système immunitaire s’emballe qu’on peut commencer à employer les AINS, et d’autres catégories d’anti-inflammatoires pour calmer la réaction inflammatoire. Toutes les personnes qui meurent du Covid-19 c’est du fait d’une inflammation extrêmement violente, donc il est clair que les anti-inflammatoires sont incontournables ».

À mesure qu'une compréhension plus fine de ces mécanismes émerge, il est d'ailleurs frappant de constater qu'une partie du monde médical commence à s'intéresser au potentiel de différentes classes d'anti-inflammatoires (y compris d'origine végétale), pour prévenir les complications chez les patients infectés à risque (4). Même la recherche française vient tout juste de rendre public un essai sur le tocilizumab, un immunosupresseur à finalité anti-inflammatoire très prometteur pour traiter le Covid-19 (5).

Lire aussi Coronavirus et plantes : pourquoi il ne suffit pas de « booster l'immunité »

Reconnaître la spécificité des plantes

De son côté, la pharmacienne herboriste Christine Cieur regarde dans le détail la liste des plantes citées dans l’avis de l’Anses. Elle comprend le principe de précaution visant l’interaction de certaines plantes anti-inflammatoires avec le virus : « Pour ce qui concerne les plantes à salicosides (saule, reine-des-prés, bouleau, polygalas), je suis d’accord sur le fait de ne pas en prendre afin de ne pas masquer, comme pour tous les anti-inflammatoires non stéroïdiens, le risque d'une aggravation de l'infection par retard de la prise en charge ».

En revanche, elle questionne le choix des autres plantes citées : « Je ne comprends pas la position de l'Anses car elle ne me semble ni cohérente, ni fondée scientifiquement, mais uniquement basée sur un raisonnement théorique qui ne tient pas compte, encore une fois, des interactions des composés avec l'organisme vivant. Sans oublier aussi que les composés incriminés sont faiblement représentés dans l'ensemble des composés totaux de ces plantes et que le risque d'action anti-inflammatoire est largement inférieur à un médicament de cette catégorie ».

En effet, comparer les effets d’un principe actif chimique anti-inflammatoire seul avec la multiplicité de principes actifs présents dans une plante entière est un non-sens en phytothérapie comme l'explique Jean-Michel Morel :

« Dans le document de l’Anses, comme d’habitude, on ne parle que du principe actif isolé et pas de la totalité de la plante, son totum, qui a des propriétés différentes. Une plante qui contient des principes actifs anti-inflammatoires, possède également beaucoup d’autres molécules apparentées, qui vont avoir des propriétés de régulation importantes, voire émergentes. Ce qui n'est pas le cas des produits chimiques mono moléculaires ».

De fait, grâce à leurs multiples composés, les plantes peuvent coordonner diverses actions. Christine Cieur prend l’exemple des échinacées et du curcuma, pourtant incriminées par l’Anses, qui « grâce à leurs propriétés anti-oxydantes et anti-infectieuses vont agir positivement sur l'organisme. Il n'y a pas de "lutte contre" mais un soutien des fonctionnalités physiologiques de celui-ci et cela change tout ! Ce mode d'action totalement différent empêche un effet brutal intense enregistré à la suite de l'administration d'un composé médicamenteux unique ». Même incompréhension des experts vis-à-vis de la réglisse, une plante anti-inflammatoire mais aussi immuno-modulante qui stimule l’immunité innée et permet également d’éviter une réaction excessive sur les anticorps : « Cette plante a été testée dans le cadre du premier Coronavirus, le SRAS en 2003. Une étude chinoise in vitro avait montré que de toutes les molécules utilisées, phyto et allopathie confondues, c’était une molécule issue de la réglisse qui avait été la plus efficace », rappelle Éric Lorrain.

En résumé, tous les experts en phytothérapie que nous avons interrogés regrettent que cet avis de l’Anses se limite à déconseiller fortement l’usage des plantes anti-inflammatoires pendant le traitement du Covid-19 sans prendre en compte les bénéfices éventuels qu’elles peuvent apporter. Quant à leur usage à titre préventif, il est consenti du bout des lèvres alors que nombre de ces plantes ont une vraie action pour renforcer l’immunité. De concert, Éric Lorain et Jean-Michel Morel reconnaissent cependant une vraie vertu au communiqué de l’Anses : en mettant sur le même pied médicaments et plantes médicinales, l’agence sanitaire gouvernementale valide enfin les propriétés pharmacologiques de la phytothérapie.

Aller plus loin

  • Dr Éric Lorrain, auteur de « Grand manuel de phytothérapie », éditions Dunod, 2019.
  • Dr Christine Cieur, auteur du guide « La santé au naturel », éditions Terre vivante, 2019.

Références citées

  1. https://www.anses.fr/fr/content/l%E2%80%99anses-met-en-garde-contre-la-consommation-de-compl%C3%A9ments-alimentaires-pouvant-perturber-la#overlay-context=fr )

  2. Avis de l'ANSM après enquête nationale de pharmacovigilance sur l’ibuprofène et le kétoprofène montrant une augmentation des complications infectieuses avec ces deux médicaments.

  3. "The use of non-steroidal anti-inflammatory drugs (NSAIDs) in patients with COVID-19", Brief scientifique du 19 avril de l'OMS.

  4. "Hopes High for Anti-inflammatories to Combat COVID-19 Immune System Storms", TCTMD, 23 avril 2020 

  5. « Les tests du tocilizumab contre le coronavirus sont "extrêmement encourageants", selon le professeur chargé de la recherche », FranceTVInfo, 28/04/2020. 

 

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