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Dr Nicole Delépine "Des thérapies innovantes contre le cancer souvent toxiques et peu efficaces"

Article paru dans le journal nº 55 Acheter ce numéro
  • Dr Nicole Delépine

Le Dr Nicole Delépine est pédiatre, oncologue et ancien chef de service en cancérologie pédiatrique à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Elle lutte pour améliorer la prise en charge des malades atteints de cancer et dénonce l’asservissement du système de soin à la finance, qui serait devenu maltraitant pour les patients comme pour les médecins. Elle a publié il y a peu avec Gérard Delépine Médicaments anti-cancer, peu efficaces, souvent toxiques et hors de prix (ed Michalon). Elle revient pour nous sur ce qu'elle estime être des dérives particulièrement dommageables dans la prise en charge actuelle des patients atteints de cancer.

Vous avez publié il y a peu un ouvrage aussi captivant qu’alarmant sur les nouveaux traitements anti-cancer. Son titre (Médicaments anti-cancer, peu efficaces, souvent toxiques et hors de prix) illustre parfaitement votre réquisitoire contre l’industrie pharmaceutique, dont les intérêts vont parfois à l’encontre de ceux des patients. Quel est aujourd’hui le problème fondamental avec les thérapies dites « innovantes » contre le cancer ?

Le problème majeur n’est pas limité au cancer, il est que les patients, et surtout les médecins, n’ont plus le choix du meilleur traitement à donner en fonction des acquis de la science. Les ravages de la finance sur l’organisation des soins et du système de santé français mais aussi international sont catastrophiques. Les patients atteints de cancer sont mon quotidien depuis les années 1980. Le drame, aujourd’hui, c’est que les patients n’ont plus la possibilité de faire un choix éclairé quant à leur traitement. Défendre le droit au choix thérapeutique pour nos enfants atteints de cancer, pour leurs parents en l’occurrence, c’est donner les meilleures chances de survie à long terme à ces enfants et ce en recourant à des traitements rodés et efficaces, quitte à passer ensuite à un essai thérapeutique. On ne peut plus procéder ainsi aujourd’hui, car la totalité des cancers de l’enfant se traitent dans le cadre de protocoles standardisés, au nom du « progrès ». Ce qui est faux, parce que non seulement, contrairement à ce qui se dit, il n’y a pas de progrès notable dans le traitement des cancers de l’enfant, mais aussi parce que cette uniformisation des pratiques conduit de surcroît à utiliser des nouveaux traitements (« innovants »), peu efficaces et hors de prix.

Concrètement, quelle est cette nouvelle organisation des soins que vous dénoncez ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de contact direct, sensitif avec le patient. On est passé d’une médecine individualisée, la médecine d’Hippocrate dans laquelle vous êtes en face de moi et j’essaie de vous donner ce qui irait le mieux après vous avoir écouté, vous avoir entendu, vous avoir examiné, à un rouleau compresseur bureaucratique et impersonnel. On sait qu’une partie du traitement, c’est la compassion et l’empathie, mais c’est terminé : accueil standardisé, batterie de tests et vous entrez dans le TGV du système. Le dossier est présenté en RCP (réunion de consultation pluridisciplinaire) qui a été imposé par le Plan cancer en 2007. Théoriquement, c’est une équipe qui réfléchit et fait le choix du protocole adapté. Mais en pratique : vous avez un bel ordinateur à côté de vous, vous rentrez « Madame X », qui présente telle métastase et tel diagnostic, son âge, son poids, sa taille et ainsi sort automatiquement le protocole que vous devez lui donner. Bien sûr, il y a quand même des cas qui sont discutés, mais sur les 20-30 personnes qui sont là, combien connaissent la malade en question ? Ces protocoles sont standardisés, on les donne à tous les patients. Vous savez, souvent les gens disent « je vais prendre un autre avis », mais que vous soyez à Marseille ou à Lille, si vous avez tel type de cancer avec telles caractéristiques, c’est la même trajectoire, le même circuit. L’argument selon lequel c’est bien parce que tout le monde fait partout pareil, est totalitaire en plus d’être absurde. C’est imposé par le haut, et les critères pour choisir les traitements ne sont pas forcément les meilleurs : à partir du moment où le traitement n’est plus individualisé, on perd l’essence de la médecine, et une partie de son efficacité.

Comment en est-on arrivé là ?

L’Institut national du cancer est le bras armé du ministère de la Santé, qui veut nous imposer de développer les thérapies au seul bénéfice de l’industrie pharmaceutique. Cette protocolisation est appliquée de façon extrêmement rigoureuse depuis 2010, et les médecins qui ne la suivent pas n’ont plus l’accréditation, c’est-à-dire l’autorisation de faire marcher leur service. Les oncologues, les chirurgiens qui travaillant dans ces RCP ont envie de traiter leurs patients, évidemment, donc il y a une espère de pression, ce qu’on appelle la « preuve sociale » chez les économistes, qui fait qu’on ne peut pas refuser les injonctions de l’Institut national du cancer de façon répétée. Mais quand, à l’issue d’une RCP, on vous dit que « vous n’êtes pas opérables », ce n’est pas forcément vrai. Souvent, vous n’avez même pas été vu par les chirurgiens, et ce ne sont pas des choses qui devraient se décider en regardant simplement un scanner ! Les chirurgiens sont devenus des prestataires de service, on leur dit « tu opères» « tu n'opères pas ». Il est très important de dire aux patients qu’il ne faut pas laisser la chirurgie de côté. La chirurgie est un élément majeur de la guérison des patients en cancérologie. On veut sauver nos malades mais aujourd’hui il faut savoir qu’il y a des médicaments absolument intolérables pour l’organisme. Et il faut bien reconnaître que les nausées, les vomissements, et autres effets indésirables, ce n’est pas l’obsession du médecin, aussi humain soit-il. C’est pour ça que l’on a écrit ce livre, parce que des informations ne sont pas données aux patients. Et que les patients sont intimidés et conduits à persévérer dans l’erreur du fait de cette organisation bureaucratique.

Mais un patient a le droit de dire non, il peut refuser un traitement, un protocole…

Oui, actuellement, un patient adulte atteint de cancer a le droit de poser des questions, d’exiger des réponses, de refuser une molécule, de refuser d’être opéré ou de demander à l’être ; il a le droit de demander à voir le chirurgien, il a tous ces droits-là, même s’il ne pense pas toujours à les utiliser. C’est complètement différent pour les enfants : si vous refusez un traitement pour votre enfant (pour des raisons qui peuvent être tout à fait légitimes), il peut être mis sous tutelle par un juge des enfants. Il faut bien comprendre que si aujourd’hui le malade est contraint, le médecin aussi, puisque les protocoles se sont rigidifiés jusqu’à l’absurde.

Comment redonner du sens à cette relation médecin-patient ?

Il faut établir avec votre médecin une relation humaine :« Oui d’accord vous me proposez ce qui été décidé à la RCP, j’ai bien compris, mais vous, en tant que mé decin , qu’est-ce que vous en pensez ? Qu’est-ce que vous avez comme expérience sur cette nouvelle molécule que vous me donnez ? » Il faut encourager le médecin à sortir de son espèce de carapace de robot, il en sera content aussi. Il faut oser cet échange, et si on vous envoie balader, changez de médecin. Même dans une équipe, on peut changer de médecin, il y a quand même des gens qui sont plus empathiques que d’autres, y compris dans ce système totalitaire. Mais depuis que cette dictature autocrate sur le système de santé s’impose, les adultes se font parfois menacer : « Vous ne voulez pas tel traitement ? Vous allez mourir dans les trois semaines » Ou : « Je vous mets sur liste rouge et on vous traitera quand on pourra. » Il ne faut pas accepter la soumission, dans aucun domaine.

Comment faire la différence entre les vraies avancées thérapeutiques et les fausses promesses ?

Alors de ce point de vue c’est parfois pire que ce que l’on imaginait nous-mêmes avant nos recherches pour le livre. Une revue de vulgarisation comme La Recherche titrait encore récemment « La révolution dans le cancer »… Or, c’est non seulement trompeur, mais c’est au détriment du soin ! Aujourd’hui un système de gain d’argent a remplacé un système de santé. Difficile de se faire à l’idée que les médecins ne font pas le mieux pour soigner les patients, et pourtant… Le point absolument fondamental, c’est la modification des critères d’Autorisation de mise sur le marché (AMM). Je résume rapidement : avant les années 2000, pour mettre un médicament sur le marché, cela coûtait cher aux laboratoires et ça durait environ quinze ans. Une première phase sur les animaux, puis sur 20 à 30 patients pour voir à quelle dose le médicament était mortel – c’était toujours sur des patients en fin de vie avec leur accord –, puis la phase 2 pour voir sur quelle maladie ça fonctionnait, puis on passait en phase 3 sur des milliers de malades, et enfin arrivait l’AMM (autorisation de mise sur le marché) avec un suivi sur des années. Depuis, l’Agence européenne du médicament s’est calée sur le changement de critères de la FDA, l’agence du médicament américaine. Les nouveaux médicaments dont nous parlons dans le livre ont obtenu l’AMM après des tests sur les animaux puis une « étude pivot » portant sur 200, 400 voire 1 000 personnes dans le meilleur des cas, qui dure 4 mois en moyenne ! Au lieu que ce soient les critères de la « survie globale » ou de la « survie en rémission » cinq années après traitement, maintenant on parle de « survie sans progression » (sans progression du cancer, NDLR), sur 4 mois !

Est-ce à dire que la recherche stagne ?

Nous serions contents de pouvoir dire il y a de nouveaux beaux médicaments qui marchent bien, mais non, actuellement il n’y en a pas, ou extrêmement peu. Il y a des tas de raisons scientifiques expliquant pourquoi ça ne marche pas, notamment parce que ces molécules ne tuent pas les cellules mais les calment un certain temps, et c’est pour cela que sur 4 mois cela peut sembler efficace. En fait, c’est ne pas comprendre que le cancer sait très bien prendre un « itinéraire bis » : vous bloquez un récepteur pour le développement d’une tumeur, et le cancer prend un autre chemin. Malheureusement, après ces miracles annoncés, 20 ans après, on sait que ça ne marche pas. Par exemple, le fameux « traitement miracle du mélanome » dont la presse médicale s’est fait l’écho ne guérit personne, et fait surtout du bien aux actionnaires des laboratoires. Conclusion : ne soyez pas malade, mais achetez des actions de ces labos, là vous aurez un réel bénéfice.

 

Aller plus loin

Si le sujet vous intéresse, écoutez in extenso l'interview de Nicole Delepine sur Radio médecine douce.

Le site de Nicole Delépine

Nicole et Gérard Delépine, Médicaments anti-cancer, peu efficaces, souvent toxiques et hors de prix, éd. Michalon, 2017, 20€

Nicole et Gérard Delépine, Cancer. Les bonnes questions à poser à votre médecin. éd. Michalon.

Nicole et Gérard Delépine, Soigner ou obéir. Premières mesures urgentes pour éviter le naufrage, éd. Fauve, 2016, 20€

 

En aucun cas les informations et conseils proposés sur le site Alternative Santé ne sont susceptibles de se substituer à une consultation ou un diagnostic formulé par un médecin ou un professionnel de santé, seuls en mesure d’évaluer adéquatement votre état de santé

Tags sur la même thématique Cancer Gérard Delépine Dr Nicole Delépine
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